20.04.2009
Ca déménage !
Changement de décor - en autres - mesdames messieurs.
Pour celles et ceux qui auraient l'intention de continuer à passer me voir de temps en temps, voici ma nouvelle adresse :
http://liam-haouet.hautetfort.com
14.04.2009
M. Baïnouk, le platane et le thé (2ème partie !)
De tous, l’olfactif a toujours été chez cet homme le sens plus aigu, lui permettant de distinguer des nuances inaccessibles à la grande majorité des autres de son espèce. En d’autres temps, sur un autre continent peut-être, il eut pu être parfumeur de ces dames, choisissant pour elles la combinaison de fragrances la plus harmonieuse, collant au plus près de la personnalité, de l’humeur de chacune de ses clientes. Mais l’époque et l’économie en avaient conjointement décidé autrement, ignorant la superbe de ce don du ciel en poussant le jeune Baïnouk à enjamber la méditerranée pour aller trouver meilleure pitance via un emploi d’ouvrier sur une chaîne de montage automobile, comme tant de ses concitoyens à l’époque. Si bien que privé des essences de rose, de jasmin, de bois de santal et autres délices olfactifs il fut par le sort condamnés aux odeurs brutales de l’essence et des pots d’échappement, à ne respirer chaque jour que la fumée acide des soudures, la vapeur écœurante des solvants et autres huiles grasses et poisseuses. Il conserva toutefois, malgré ces agressions quotidiennes, un odorat d’une acuité supérieure, et c’est son nez, donc, qui en ce jour, en cet instant, réagit le premier.
Mêlées aux effluves âcres de la rue, saturée de suspensions de toutes sortes, d’autres fumets, plus raffinés, parviennent à se frayer un passage jusqu’à ses narines. Ce sont les arômes de son enfance qui battent alors le rappel de ses souvenirs mieux que n’auraient pu le faire toutes les images du monde.
D’abord le thé noir, puissant, viril à l’excès d’avoir tant infusé dans l’eau bouillante, passé et repassé, légèrement poivré d’une menthe fraîchement coupée qui le tempère sans toutefois l’atténuer, comme une épouse parfois sait attendrir les emportements de son mari de la douceur de ses caresses. Le miel pour le sucré d’un dessert et la fleur d’oranger ensuite, plus subtiles que les autres mais tellement présente.
Ne lui manquent que le parfum du sable en fin de journée, quand il rend au monde la chaleur qu’il a emmagasiné toute la journée, l’odeur des dattes séchant au soleil, les fragrances féminines que sa mère répandait sur son passage, dans les pièce fraîches et ombragées de la blanche maison. Toutes ces odeurs font remonter en lui ces souvenirs des premières années de la vie, celle qui à jamais s’ancre en vous.
C’est un sourire, absent, aux lèvres qu’au détour d’un dernier carrefour, enfin, il arrive.
Une table carrée en plastique vert, foncé, est posée sur le trottoir entre la file des voitures qui profitent de l’ensoleillement de la rue, assoupies, et la façade du petit restaurant aux portes grandes ouvertes. Derrière la vitrine, un patchwork de pâtisseries sucrées exposées comme autant de richesses, de formes et de couleurs tellement variées que l’œil passe de l’une à l’autre avec un émerveillement croissant, mettant dans l’embarras le petit garçon à qui l’on demanderait d’en choisir une, et une seule. M. Baïnouk passe devant sans oser y jeter son regard gourmand et, souriant toujours, entre dans le restaurant.
Seul derrière la caisse se tient un homme aux cheveux tels des fonctionnaires en temps de crise, non renouvelés après leur départ à la retraite. Les quelques survivants, en couronne, rehaussent de leur blancheur cotonneuse le teint mat de l’individu. La chemise, malgré sa bravoure évidente, a du mal à contenir un ventre disproportionné et les boutons ne résistent que par fidélité, en souvenir d’un temps lointain. Par solidarité, aussi. Qu’un seul lâche, et tous sauteront de concert.
Les sourcils du vieil homme ventru s’élèvent à la simple vue de M. Baïnouk et ses yeux semble grossir tant les paupières s’écartent de surprise et de plaisir. Et voici que l’homme fait le tour du comptoir que d’un coup de torchon il toilettait comme chaque matin, accueillant son vieil ami de ses bras ouverts, l’embrassant énergiquement. Jaillissant de ses lèvres charnues, des paroles enjouées, exprimée dans une langue que des passants surprenant la scène ne comprendraient peut-être pas.
Par la porte de la cuisine entre ouverte une jolie femme brune salue, accorte, la vieille connaissance de son grand-père.
Sur l’invitation de son hôte, M. Baïnouk prend place derrière la petite table verte qu’un rayon de soleil affleure, là, sur le trottoir. Il attend tranquillement le propriétaire, préparant ses anecdotes comme un comique révise en coulisse des blagues inscrites sur des fiches à petits carreaux avant son entrée en scène.
Son ami revient, avec une pleine théière accompagnée de deux tasses, fines, en verre ouvragé et s’installe face à lui.
09.04.2009
En attendant la suite...
Le vent souffle fort, chausse-pied d’un froid glacial qui me dilacère de toutes parts, s’infiltrant insidieusement entre les mailles de mes vêtements. Des flocons énormes tournoient autour de moi, cherchant le meilleur angle d’attaque, pour un instant incertains, avant de fondre sur moi en kamikazes givrés. J’aperçois à peine la lisière que je longe depuis je ne sais combien de temps, les bras en écharpe et l’écharpe en cagoule de fortune, couverte de la glace que j’expire avec difficulté. N’apparaît qu’une masse glauque rendue floue par l’agitation frénétique des pins. C’est pour ça que je dois marcher à découvert, offert aux éléments, les basses branches sont trop agitées pour me laisser une seule chance de naviguer parmi elles.
Bien sûr, j’ai tenté l’expérience, hier, quand les bourrasques me refoulaient les unes après les autres avec cette violence que la nature sait si bien enfanter. Le vent alors m’ôtait l’air des lèvres à m’en faire suffoquer. Je me suis donc approché des arbres, nourrissant l’espoir d’y trouver peut-être pas un havre de paix, mais du moins un abris charitable. Un simple rameau m’en a dissuadé d’un coup de fouet brutal sur le côté droit du visage qui depuis lors saigne abondamment. Je crois que l’œil a été touché, il me fait souffrir atrocement et laisse s’échapper, linéaire, un long chapelet de perles glacées.
J’ai de plus en plus de mal à avancer dans cette neige aux genoux qui rend chaque pas comme cent et derrière moi les efface pour bien s’assurer de ma perte. J’ignore d’où me vient cette énergie qui me fait enjamber ces haies de cristaux qui s’érigent sans répit aucun sur mon chemin. Pourquoi lutter et prolonger encore l’inutile agonie, alors que le champ des possibles joue à la peau de chagrin ?
Je crois que je ne veux pas mourir. Pas ici, pas comme ça. Par moments d’hystériques prières sortent de mes entrailles pour aller se perdre dans l’indifférence marquée du ciel. De vieilles incantations que ma grand-mère me faisait réciter le soir, au couché, sans que je les comprenne vraiment. Et moi, bien au chaud sous l’édredon, je m’appliquais à la satisfaire parce que pour elle ça semblait important, et que ça retardait de quelques minutes précieuses le moment de l’extinction des feux. Ces souvenirs me réchauffent un peu le cœur, petite étincelle, pour aussitôt s’évader, poussés par un présent souverain, oppressant.
Au loin, des hurlements terribles, gonflés par le vent.
08:55 Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : froid, flocons, solitude, fin, pin, hurlements, prière
27.03.2009
M. Baïnouk, le platane et le thé (1ère partie ?)
M. Baïnouk de son lit contemple les hautes branches bercées, le frémissement délicat des feuilles sous le vent. Cette frondaison qui monte jusqu’à son petit appartement est celle d’un tilleul félin qui fait ses exercices de Taï Shi, sur fond de ciel bleu et blanc. S’immisce par la fenêtre ouverte un filet d’air frais qui vient caresser le visage sec du vieil homme, comme aurait pu le faire autrefois une amante somnolente et tendre, une fois l’appétit des corps satisfait. Alors M. Baïnouk ses yeux plisse et quelques pigeons profitent de son indolence pour roucouler impunément sur la gouttière. Crissements de leurs griffes sur le zinc, claquement de leurs ailes.
Vague, le bruit d’une machinerie pesante, rythmée par un bip régulier et strident, trahi le retard pris par les éboueurs en ce lundi naissant.
Quelques minutes encore s’écoulent, paresseuses.
D’un clic enfin le réveil s’enclenche. Il est 6h30. Commence la litanie des informations et comme chaque matin depuis des décennies, M. Baïnouk prend le pouls de ce monde mal-en-point, toussotant et fiévreux, allongé sur des draps blancs qui sentent l’éther, la naphtaline. Un attentat dans un pays lointain. Un violeur qui récidive à peine sorti de prison. Le président d’un pays plus lointain encore que le premier est traîné devant la justice internationale. Un professeur agressé. Bien sûr d’un jour au suivant, changent les noms, les visages, les régions mais toujours ressurgissent les mêmes symptômes.
Las de ces horreurs, M. Baïnouk dans un soupire se lève, les épaules basses comme s’il devait aujourd’hui s’attaquer à la rémission de ce monde mal entretenu. Et se dirige vers la salle de bain, chaloupant tel un bateau de pêcheur pris dans une houle ample et bien ronde sur le chemin du retour, seul signe visible des douleurs qui assaillent ses hanches. Le visage quant à lui n’exprime point de souffrance, mais cette joie peu commune d’un nouveau jour qui se lève.
Face au miroir le rasoir parcourt ses joues râpeuses d’un mouvement cérémonieux et sûr, d’en avoir suivi chaque courbe, chaque angle, durant tant d’années. La toilette est brève mais l’eau froide jetée au visage raffermit les traits, efface l’inévitable relâchement de la nuit et indemnise le vieil homme de quelques mois, quelques années peut-être qu’il ne paraîtra plus jusqu’au soir. Un peu d’eau de Cologne tapotée dans le cou attise les micros coupures laissées par la lame, comme autant de minuscules piqûres.
Il sort son costume de l’armoire qui salut son vieux camarade d’un grincement amical et enjoué comme à son habitude. Pantalon, chemise, veste. Casquette. Pas un seul pli, ni sur ses vêtements ni sur sa silhouette, rigide et fière.
D’un pas lent mais assuré, il se promène dans la ville, posant son regard sur les rares vestiges d’une nature qui déserte ces rues encombrées, bruyantes, fumeuses. Il caresse de sa paume l‘écorce bigarrée d’un platane monumental que les ans habillent d’une majesté qui le pousse à l’admiration, au respect de cette vie qui suit son cours, obstinée. Assis sur un banc, non loin de l’arbre séculaire, l’homme jette quelques miettes de pain aux moineaux qui se les chamaillent sans humeur aucune. Puis sur l’esplanade qu’il traverse, il s’arrête quelques instants humer les fragrance des quelques fleurs disposées avec soin. Quelques jeunes gens à l’allure contrastante près de lui ralentissent, l’observant jalousement prendre ce temps-là, puis filent dans le flot fourni des actifs.
D’avoir flâné de la sorte, il approche néanmoins de son but.
16:54 Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : platanne, pigeon sédentaire, vieux, amante, cologne, errance
20.03.2009
Quelheu Honte !
- « ‘el’ ‘on’e ‘anch’men’ »
L’homme assis en face de moi me regarde et bouge les lèvres. Il semble vouloir attirer mon attention, communiquer. Je retire l’un de mes écouteurs qui diffusaient raisonnablement la douce mélancolie folk d’Alela.
- « Pardon ? »
- « Quelle honte ! Franchement ! »
- « A quel sujet ? »
- « Ben ça, regardez, le sénat va voter une loi cette nuit, visant à fermer définitivement des refuges pour SDF, prétextant l’insalubrité de certains centres d’accueil ! Quelle honte ! »
Pour appuyer ses propos, l’homme en costume sombre me tend un journal et tapote un index accusateur sur le titre rouge, gras, de la première page. « La loi anti-pauvre ».
- « Regardez ça ! » ajoute-t-il avec un air magnifiquement indigné. « Où vont-ils aller tous ces pauvres gens ? Ils sont déjà dans les rues toute la journée, il faudrait en plus qu’ils y passent leurs nuits quand la température chute bien loin de zéro ? Ils veulent les faire mourir de froid, c’est ça ? Pour s’en débarrasser une bonne fois pour toute ?»
Je ne sais pas trop quoi répondre, il me cueille à froid au milieu d’un chapitre crucial de mon roman en cours. Alors je n’ajoute rien et l’observe d’un œil désemparé, attendant une inévitable suite.
Suite qui ne tarde pas.
- « Eux forcément ils ne se sentent pas concernés, ils sont bien au chaud sur leurs sièges de velours, la plupart du temps tellement bien repus qu’ils y somnolent allègrement, et le tout au frais de la princesse ! Et c’est qui la princesse dans tout ça ? Eh bien c’est nous mon cher monsieur ! C’est avec nos impôts qu’ils mangent, qu’ils se chauffent, qu’ils se logent ! Parfaitement monsieur, avec nos impôts ! On ferait mieux de les donner à tous ces gens qui crèvent la faim, là-dehors, sous nos yeux. Mais personne ne bouge vous pensez bien, personne ne fait quoi que ce soit, ils ont trop peur de se mettre en danger, de perdre leur petits privilèges. Alors les politiciens, vous pensez ! C’est pourtant leur boulot non ? L’état, il est bien sensé aider les plus faibles non ?»
- « Je pense, oui. Entre autre. » réponds-je timidement, interloqué, regardant la couverture du roman que j’étais en train de lire pour lui signifier que cette conversation ne m’intéresse pas.
- Sans résultat.
- « C’est comme pour la crise… » continue-t-il comme si je l’y encourageais. « Ils veulent injecter des milliards dans les banques, pour éponger les dettes des golden boys qui spéculent sur la misère humaine. Nos milliards soit dit en passant, ceux que nous gagnons à trimer 35 heures par semaine. Moi je les veux bien ces milliards ! Qu’ils les donnent à ceux qui en ont vraiment besoin, qu’ils les redistribuent donc ces milliers de milliers d’euros, moi je saurais quoi en faire… Le pouvoir d’achat baisse et eux ils donnent notre argent à ceux qui en ont déjà à ne plus savoir qu’en faire ! Je vais vous dire, je trouve ça parfaitement immoral ! »
- « Il faut bien faire quelque chose pour relancer l’économie, non ? » tentais-je par politesse. Il commence à entamer sérieusement ma patience mais je n’en laisse rien paraître, question d’éducation. Et puis ça ne ferait pas plus avancer le débat.
- « Allez dire ça au gars qui fait la manche en bas de chez moi tiens ! Allez lui dire que plutôt que de lui donner de quoi manger, l’état et le président préfèrent donner ces milliards d’euros à leurs amis banquiers. Parce qu’il ne faut pas croire, ils sont copains comme cochons ces gens-là. Ils ont fait les mêmes études et boivent le même champagne ! Mais honnêtement, si l’état faisait ce pour quoi on les paye, il n’aurait pas à faire la manche ce pauvre homme. Ca me fend le cœur chaque fois que je passe devant lui en allant faire mes courses. Quand je pense qu’il aurait un logement décent, et qu’il mangerait à sa faim si seulement le président voulait bien s’occuper des affaires des autres au lieu de ne s’occuper que des siennes ! Mais voilà, ce n’est pas le cas. Au jour d’aujourd’hui, une baguette de pain, c’est un euro, alors un appartement, je vous raconte pas. Et puis faut fournir tout un tas de paperasse qu’il ne pourra jamais fournir Etienne. Etienne, c’est son nom, au SDF de ma rue. Et l’état il fait quoi lui dans tout ça hein ?»
- « Et vous dans tout ça, vous faites quoi ? » lui demandais-je, peut-être impertinent dans le ton.
- « … ».
Il laissa ainsi planer un doute sur sa réponse, avant de reprendre son journal, agacé, et de passer le reste du voyage à m’ignorer superbement, dans son joli costume sombre.
09:44 Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : train, alela diane, roman, critique, journal, sdf, attitude
12.03.2009
Post-it
Il a fini par la rappeler finalement, deux semaines plus tard. Pas trop tard mais presque. Il a rappelé au moment exact où elle cessait d’élaborer des scénarios extravagants justifiant son silence radio - qui commençait un peu à lui porter sur les nerfs –, au moment même où commençait à prendre forme dans sa tête l’idée de passer à autre chose, de laisser tomber.
Quand elle a entendu sa voix, s’est évaporée cette colère inutile qui refait surface, à chaque fois. Colère fille de frustrations, d’attentes vaines, depuis plusieurs mois, plusieurs années. Ras le bol d’être prise pour une conne.
Mais il a rappelé. Et pas pour rien. Pas pour demander si elle n’avait pas retrouvé sa veste après la soirée, ou ses clés de voiture. Non. Pour l’inviter à sortir.
De quoi se mettre un peu de pression sur les épaules : un rendez-vous.
Neuf heures trente. Place Voltaire. Café Le Paris. Un ciel presque bleu, quelques pigeons pour quelques invisibles miettes de pain, un peu de vent. La jupe (courte) était peut-être une erreur stratégique, vu la météo. Elle espérait juste arriver avant lui, qu’il ne la voit pas se battre avec sa jupe volante.
Il sourit, la regardant passer la porte à battant du café. Sur la table, dans un petit panier, diverses viennoiseries. Elle se dit que l’idée d’un petit déjeuner comme premier rendez-vous, ce n’est pas terrible. Le code n’est pas le même. Sortir le soir, ça elle sait le faire, elle en maîtrise la plupart des paramètres. Elle sait jouer avec les lumières du soir, avec ses regards maquillés, avec ses tenues. Elle sait hurler à l’oreille pour couvrir la musique, accoudée à un bar, un verre de vodka entre les mains, et quelques-uns dans les veines. Et elle sait danser, dieu qu’elle sait danser !
Alors cette idée du petit déjeuner, ça la déstabilise. Elle se sent comme un chat sur une plaque de verglas. Mais lui, malgré une timidité évidente, semble décontracté. Le mélange est intéressant, intriguant. Ils discutent, d’abord de la soirée de leur rencontre, sujet de conversation facile, entendu, neutre. Puis les mots débordent, s’évadent, se personnalisent. Il y a bien un ou deux blancs qui s’immiscent, mais ils ne s’en soucient guère. Elle laisse une main traîner sur la table. Il la saisit. Ils sortent du café.
Ballade, main dans la main, épaules l’une contre l’autre. Sourires. Complicité. Déjeuner en terrasse. Salades gargantuesques, glaces chocolatées. Une demi journée aérienne qui a filé comme un courant d’air alors que repus ils posent leurs serviettes sur la table.
Léger flottement. Elle ne sait s’il faut se dire au revoir, à bientôt. Lui ne veut pas la laisser partir comme ça. Tu as quelque chose de prévu cette après-midi. Non, rien de particulier. Je connais un coin sympa. Un banc au soleil, sur une place oubliée du monde.
Leurs discussions sont de tonalité légère. Ils se racontent ces trente années vécues l’un sans l’autre, avec quelques raccourcis, ils auront plus tard le temps des détails. C’est troublant, de se réciter ainsi, mais ils arrivent tant bien que mal à se résumer dans les jardins de la ville, sous le soleil du mois de Juin.
Il aime ses cheveux bruns, libres, flottants. Il aime les regards qu’elle lui jette en douce alors qu’il raconte des anecdotes qui lui paraissent futiles, sans intérêt. Il aime la façon qu’elle a de fermer les yeux de plaisir, lorsqu’elle lui sourit.
Elle aime ses épaules larges, ses fossettes. Elle aime sa patience et sa douceur quand elle lui parle de son enfance, de ses parents, de cette vie qui n’a rien d’extraordinaire mais pleine de petits plaisirs tout simples. Elle aime sa décontraction un peu maladroite. Et ses fesses. Oui, il a de jolies fesses.
La nuit s’annonce lentement, et leur rappelle que l’été n’est pas encore là. Une fraîcheur qui descend du ciel sur ses épaules nues. Elle frissonne.
Tu viens dîner à la maison ?
Un appartement mignon comme tout. Pas très grand, mais elle n’a pas besoin de plus. Une chambre, qu’elle ne lui montre pas tout de suite. Une cuisine ouverte sur un salon coloré. Une table basse, des poufs rouges, oranges. Un futon en guise de canapé, des étagères remplies de livres rangés au hasard. Des bougies, dans tous les coins.
Elle, dans la cuisine, prépare des papillotes de saumon, citron, thym, carotte et poireau. Elle a refusé qu’il l’aide, elle s’occupe de tout, alors il parcourt de l’index le titre des romans, parfois en sort un, commente. Elle écoute ses avis, et sourit en réalisant que nombreux sont ceux qu’elle partage.
Une bouteille de vin. Le bruit des couverts.
La tête qui tourne, à peine. Et les corps qui se rapprochent. Elle prend sa main, plisse les yeux, l’entraîne.
Elle se réveille, chatouillée au coin de l’œil par un rayon de soleil, au travers des stores. Elle se retourne. Elle est seule.
L’histoire se répète, encore. Le cœur est lourd, quelques larmes coulent. Quelle conne, se dit-elle. Quelle conne.
Dans la salle de bain, de l’eau fraîche sur son visage, pour diluer l’eau salée. Elle se redresse lentement.
Surprise, elle rit soudain, quelques larmes retardataires continuent de s’enfuir sous ses paupières.
Sur le miroir, un post-it.
A ce soir.
Je t’appelle.
Bisous.
17:08 Lien permanent | Commentaires (10) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : enfin, il, elle, eux, paris, petit déjeuner, attente
14.02.2009
Bertille, Paul, et le hérisson gourmand
Ma vie me laisse peu de temps, en ce début d'année. Peu de ce temps que je consacrais avec tant de plaisir à écrire, et à vous lire. Croyez bien que cela me manque et me chagrine....
La petite s’engouffre en courant dans la maison calme, côté jardin, ivre de cet enthousiasme qui fait la jeunesse. Ses cris résonnent, glissent sur des murs assoupis, et indifférents à ses appels. Elle hèle son père, de sa voix encore un peu trop aiguë mais déjà puissante. Après avoir fait le tour du rez-de-chaussée, elle finit par le retrouver à l’étage dans son antre habituel, la bibliothèque. Il lit, les jambes croisées avec sévérité et son dos dressé droit qui ne touche pas le dossier du fauteuil de velours noir.
Bertille s’arrête sur le pas de la porte, hésitante et un peu intimidée par le solennel qui se dégage de la pièce aux boiseries. Elle reprend lentement son souffle, et tente de se calmer par peur d’effaroucher son père mais ne peut s’empêcher malgré tous ses efforts de se tortiller. Paul, lui, termine lentement son paragraphe, imperturbable. Et lève enfin un œil de son roman pour s’informer distraitement sur l’objet de toute cette agitation qui perturbe ainsi sa lecture.
Une drôle de bête, la voilà la cause de son émoi. Une drôle de bête qui traverse le jardin en se dandinant, en se déhanchant au ralenti sur la pelouse verte, coupée courte, égale. A peine intrigué, il demande machinalement plus de précisions sur l’animal, parce qu’on ne sait jamais, les jardins abritent parfois de véritables dangers que sa fille ignore.
Grand comme ça, dit-elle en écartant légèrement ses mains crispées d’émotion. Un long nez, de minuscules yeux noirs et brillants. Des petites pattes nerveuses et griffues qui donnent l’impression d’aller trop vite pour le reste du corps. Et surtout, oui surtout, plein, plein, plein de piquants, comme cet oursin sur lequel maman a marché l’été dernier à la plage, mais quand même pas si longs.
Paul ne sait que trop bien que sa fille ne lui laissera de repos tant qu’il ne viendra jeter un coup d’œil à la dite bête et, résigné, entreprend donc péniblement de se lever. Las, il pose le livre là, à cheval sur l’accoudoir de son fauteuil pour ne pas en perdre le fil, et pour souligner l’éphémère de sa démarche.
Il décroise à peine les jambes que déjà elle se précipite, et lui se lève pour la rejoindre d’un pas plus modéré, sec et un peu irrité. Sortant, le soleil lui fait plisser les yeux, habitués depuis de trop longues heures à l’éclairage diffus, légèrement jauni, de la bibliothèque. C’est que le printemps lui jette au visage ses couleurs les plus intenses, ses lumières les plus vives. Bertille trépigne d’impatience et estimant que son père est un peu lent, elle revient vers lui en courant pour l’encourager à accélérer en le tirant par la manche de sa morne veste. Paul se dit alors qu’il est bien heureux que cette manie de ne se déplacer qu’en courant s’estompe avec les années.
Il arrive sur les lieux et voit enfin de ses yeux cette petite boule brune qui avance inlassablement, bientôt arrivée au niveau des plates-bandes fleuries. Un hérisson, c’est donc un hérisson. Un nez rissont ? Non un hérisson, avec un H. Exclamation étonnée de la petite qui s’applique à prononcer correctement ce mot nouveau.
Mais la petite ne se contentera pas de n’apprendre de l’animal que le nom et l’orthographe, cadets jumeaux de ses soucis. Elle veut tout savoir sur la bestiole, ce que ça mange, ce que ça fait dans le jardin, et surtout pourquoi toutes ces épines sur le dos.
Alors, étrangement attendri par ce petit mammifère au physique saugrenu et néanmoins attachant, comme peuvent l’être si facilement les citadins, il cède à sa fille. Il raconte avec une patience surprenante que tous ces piquants que le hérisson porte sur son dos sont là pour le protéger contre les chiens, les chats, les renards qui voudraient le taquiner. Oui Bertille, un peu comme la carapace de la tortue, c’est ça. Il peut même se mettre en boule et alors on n’en voit plus les yeux ni le museau, mais juste une sphère hérissée de piquants. D’où le nom. Il lui raconte ensuite les secrets de cet habitant béni et discret des jardins, secrets qu’il avait appris il y a longtemps, enfant lui-même, de la bouche de sa grand-mère. Il évoque enfin son utilité, précisant avec sérieux qu’il mange les insectes et les vers de terre qui voudraient envahir le petit potager. C’est le gardien de nos salades, de nos tomates lui confesse-t-il.
Paul se rappelle qu’enfant, de retour de vacances chez cette grand-mère qu’il aimait tant, il avait déposé une coupelle de lait au fond du jardin, offrande à cet animal étrange. « Bertille, ce soir nous lui laisseront un petit bol de lait sous la haie, cela agrémentera son dîner du jour ». L’amour et l’admiration brillent au fond des petites prunelles, alors qu’elle sème à la volée des « oh oui papa » autour de lui. En courant.
Le bol est déposé. La nuit passe, paisible et obstinée comme un train de marchandise.
Quand enfin le matin arrive, à peine réveillée, Bertille saute sur le lit de ses parents. Paul, les yeux tout juste assez ouverts pour éviter les obstacles disséminés sur la route de la porte-fenêtre du salon, va lui ouvrir en baillant les portes du jardin. Elle fonce et reviens avec le bol. « Il a tout bu papa ! Regarde le bol est vide ! » Effectivement, le bol est vide, à une goutte près. Ce simple fait lance la journée de l'innocente Bertille sur les chapeaux de roue et elle se remet à courir en riant, les bras en ailes d'avion. Paul, lui, est bien moins démonstratif bien sûr, mais ne contient pas son sourire en pensant à son hôte ainsi rassasié. Et va préparer le petit déjeuner de sa petite famille.
A quelques mètres de là, un jeune hérisson, un peu trop gourmand peut-être, a rendu l’âme et gît, chez le voisin, de l’autre côté de la haie.
Allergie au lactose.
18:10 Lien permanent | Commentaires (10) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : hérisson, jardin, lait, triste fin
19.01.2009
Un iris par jour d'oubli...
Trois iris des marais dans un vase transparent, centré sur la table basse. Un bouquet comme tu les aimes, sobre. Pas de feuillages excentriques ni de fougères étouffantes. Uniquement ces trois grandes tiges, fières et élégantes, avec leurs longues feuilles effilées comme seul écrin. Les inflorescences jaunes, éclatantes, rehaussées par l’ébène de la table, dont les pétales sont incurvés, offerts aux regards gourmands qui ne s’en détachent qu’à regret. Je les ai cueillis il y a trois jours déjà et ils sont encore tellement frais et lumineux qu’ils m’en subjuguent.
Ils proviennent des berges du canal, qui traverse le bourg d’est en ouest pour aller se perdre dans les champs, d’un côté comme de l’autre. J’étais allé m’y promener après le dîner, à des fins digestives et contemplatives, alors que la lumière déjà déclinait. J’étais parti vers l’est, le soleil dans le dos, pour voir au retour son couchant colorer les façades des habitations. A cette saison, il termine sa course dans l’axe exact du canal. Superbe !
J’affectionne particulièrement cette heure indistincte de la journée, quand l’astre n’a pas encore sombré mais déjà vacille et que son assurance s’évapore lentement. Et cette soirée-là n’a pas fait exception. L’air était épais, et les hirondelles le fendaient avec allégresse, rasant l’eau du canal jusqu’à l’effleurement, laissant alors l’onde se propager tranquillement à sa surface. Les lentilles qui encadrent le canal se laissaient alors imperceptiblement bercer, tout en nonchalance. J’étais seul sur ce chemin de terre, seul parmi les herbes hautes, excepté une foule de petites sauterelles, fuyantes, qui précédaient de leurs bonds chacun de mes pas. Quelques oiseaux païens célébraient à leur façon le crépuscule.
J’avais alors le cœur léger, sans étonnement.
Cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille.
Ce fut sur le retour, un peu avant d’arriver à la bifurcation qui mène au village, que j’ai recueilli ces trois pieds d’iris. A l’endroit où la berge cesse de prendre le canal de haut et s’en approche enfin. Je n’ai pu m’en empêcher, moi qui d’ordinaire laisse sur pied ces perles de la création, n’ayant plus que d’autres un quelconque droit dessus. Mais la vue de ces fleurs d’un jaune vif sous la lumière pourpre de la fin du jour était irrésistible. Elles semblaient irréelles, d’un autre monde. Extraordinairement détachées, comme une image truquée, un collage rajouté de la main d’un enfant pour ajouter une once de poésie à l’ensemble.
Aujourd’hui, assis sur ce fauteuil beige, contemplant ce joli bouquet, à nouveau je pense à toi. Trois jours entiers. Trois longues journées bien pleines, sans ce vide qui depuis ta disparition me persécute. Je commençais à penser qu’il faisait partie de moi, un nouvel organe qui aurait poussé d’un coup, de travers. Je n’ose croire que je te dis ça, mais je pense que ça m’a fait du bien de t’oublier un peu. Comme une lente inspiration d’air frais, les yeux clos. Ces trois journées m’ont vu sourire, et complices n’ont rien fait pour te ramener à la surface.
Je vais te les offrir, ces iris.
Ils seront beaux, je pense, sur le marbre noir.
18:27 Lien permanent | Commentaires (10) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : iris, canal, oubli, crépuscule
13.01.2009
Quand le ciel nous tombera sur la tête
21:22 Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cabanne, abandon, au détour d'un chemin
22.12.2008
rendez-vous II
« Bonjour Elisabeth, comment allez-vous ? » s’enquit-il immédiatement.
« Très bien, très bien ! Mais ne reste pas comme ça sur le palier, entre donc, j’ai préparé une ou deux petites gourmandises… » répond-elle à grand renfort de moulinet, comme le ferait un agent de circulation.
« Oh, il ne fallait pas Elisabeth… » mentit-il. Car il n’échappe pas à la règle de l’addiction et se sent près à dévorer des dizaines de ces gâteaux sans état d’âme.
« Je n’allais quand même pas te laisser mourir de faim chez moi ! Regarde-moi ça, tu as les joues toutes creusées ! ». Petit rituel que l’habitude a placé là l’air de rien et qui fait toujours office de préambule à ces rencontres hebdomadaires.
Il s’assoit alors qu’elle court à la cuisine chercher le plateau préparé et reviens toute guillerette, impatiente de lire sur le visage de son visiteur le contentement de la première bouchée, d’y voir ses yeux se plisser de plaisir, d’entendre encore l’absolu soupir d’aise qu’il ne pourra, quels que soient ses efforts, contenir.
Entre deux gorgées de thé, il s’informe de sa santé, comme ça, avec le détachement feint qui convient à ce genre de conversations trop sérieuses. Elle lui répond en phrases courtes, ce qui n’est pas dans ses habitudes, et avec pudeur lui raconte ses « petits soucis » comme elle les appelle. Puis elle décide que c’est assez, qu’il en sait suffisamment, qu’il est bien trop curieux, et avec malice détourne la conversation.
« Et cette petite, comment s’appelle-t-elle déjà ?... mince ça m’échappe. Rha, cette foutue mémoire… Ah oui, Marie, oui c’est ça, Marie, ça y’est, ça me revient… Alors ? Raconte-moi… ». Un sourire espiègle illumine son visage d’une curiosité de petite fille, alors il raconte à son tour. Le dîner était presque parfait, les bougies sur la table, les petits plats dans les grands, la musique qui coulait lentement. Le dessert un peu raté, mais les quelques rires gagnés en retour remplacèrent allègrement le sucré escompté. Et surtout, un deuxième rendez-vous le soir même, chez elle cette fois-ci.
« Eh bien, l’affaire semble bien engagée dis donc ! » conclue-t-elle avec un clin d’œil, satisfaite et pleine d’images remontées de ses propres souvenirs. Des histoires d’amour du temps passé qui s’animent à nouveau, des visages qui défilent et des sens qui submergent. Il voit bien tout ça, et il écoute avec tendresse cette vieille dame lui narrer cette vie-là, ces vies-là.
L’heure a tourné sans les avertir, ne voulant pas les déranger dans leurs confessions, et déjà il faut allumer la lumière dans le salon, signe du proche départ. Dans le coeur d'Elisabeth, la joie retombe un peu mais elle n’en laisse rien paraître. Elle voudrais qu’il reste souper, bien sûr, elle aime tellement sa compagnie ! La seule qu’il lui reste. Mais elle ne peut pas le retenir, il a une vie à lui à croquer, et qui plus est, ce soir, une demoiselle à visiter. Alors elle va chercher le petit sac dans la cuisine, des madeleines, encore, pour demain matin.
Sur le pas de la porte, une autre embrassade.
« Si vous voulez, je viendrais avec vous au marché mercredi matin, je n’ai pas cours cette semaine. Comme ça je pourrais vous aider à porter vos paquets. Et puis on causera… ». Clin d’œil.
« Seulement si tu acceptes de déjeuner ensuite ! ».
« Marché conclu ! C’est un plaisir de faire affaire avec vous ! A mercredi donc, Elisabeth, et prenez bien soin de vous d’ici là ! »
« D’accord, on fait comme ça alors. Bon, et bien bonne soirée mon petit ». Clin d’œil entendu.
Et la porte se referme, elle entend encore ses pas dans le couloir et ne veux pas se retourner, pas tout de suite.
Elle ne veut pas voir trop vite ce salon évidé.
Je suis en vacances ces jours-ci... Alors je ne pourrais pas trop "passer vous voir" avant janvier... Je me rattraperais alors !
Du coup, je vous souhaite à toutes et tous d'excellentes fêtes de fin d'années, des rires, de la joie, du partage, quelques cadeaux et quelques coupes de champagne.
A bientôt !
10:47 Lien permanent | Commentaires (11) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : elisabeth, jeune homme, solitude, ou presque
17.12.2008
rendez-vous I
Des petits pas pressés de patins glissant sur le parquet. Le cœur qui n’en finit pas de sursauter, parce qu’un rayon de soleil pointe timidement derrière les voilages gris de sa journée. Quelqu’un vient de sonner. Elle reconnaîtrait entre milles ce coup de sonnette, un petit coup sec suivi d’un second, plus appuyé. C’est lui. Elle a passé la matinée à l’espérer, alors qu’elle essayait de rendre son petit appartement présentable. Elle a fait la poussière sur les meubles et donné un vif coup de balais dans chaque pièce. Elle a ensuite ouvert les fenêtres en grand pendant une bonne heure, au risque de laisser le vent claquer quelques portes avec violence, pour chasser les résidus odoriférants du dîner de la veille. Et elle a brûlé quelques bougies pour bien s’en assurer. Elle n’est pas sûre que ça serve à grand-chose ces bougies, mais sa mère avait l’habitude de faire ça pour chasser les mauvaises odeurs et, perpétuant une sorte de tradition filiale, elle a repris à sa mort le flambeau de cette pratique.
Il lui a fallu remettre en place ses cheveux noirs d’un coup de brosse, en se demandant pourquoi ça ne produisait pas le même effet qu’hier, quand elle sortait tout juste de chez le coiffeur. Il avait fait des merveilles, adoucissant les traits de son visage d’un habile coup de ciseau et, quittant le salon, elle avait marché la tête bien haute dans la rue, satisfaite du reflet que lui renvoyaient les vitrines flatteuses des magasins. Mais non, ce matin ce n’était pas exactement pareil, le mouvement n’était pas le même… Oh, de pas grand-chose bien sûr, mais suffisamment pour être déçue, en fin de comptes. A quoi sert-il d’aller chez le coiffeur si l’effet ne survit pas à la première nuit passée ? Alors elle a brossé, mouillé, séché, brossé encore, jusqu’à ce que le résultat soit au moins convenable. Après, elle a enfilé une robe toute simple, légèrement plus habillée qu’à l’ordinaire, mais à peine. Elle n’a jamais aimé en faire trop. Un compromis entre une certaine confiance en sa beauté naturelle, et sa coquetterie toute féminine.
Sur le four, un plateau de madeleines fumantes. C’est ce qu’elle réussi le mieux les madeleines, grâce à une de ces recettes qui viennent du fond des âges, améliorée au fil des générations par les femmes de sa lignée. De vraies merveilles à la dorure exquise. Du moelleux, du ferme, du fondant. Et du parfumé, du très parfumé. Et lui, qui derrière la porte encore close les sent déjà lui chatouiller le bout du nez, s’en pourlèche les babines d’une gourmandise ainsi attisée. Ceux qui y ont déjà goûté se damneraient de bonne grâce pour en savourer ne serait-ce qu’une petite bouchée de plus avant de mourir. Juste une dernière petite bouchée. Et pour accompagner ces coquillages sucrés, bien évidement, elle a préparé une pleine théière de ce thé qu’elle achète au poids sur la place Stomberg, les jours de marché.
Quoi de mieux que le thé pour faire glisser vers l’estomac ses fameuses madeleines ? Rien.
Elle ouvre la porte, après avoir vérifié tout de même par le judas que c’était bien lui, que ce n’était pas l’impatience qui lui jouait un de ces tours dont elle a le secret. Non, c’est bien lui, alors elle ouvre, le cœur battant. Echange de sourire. Elle, qui ne peut pas cacher sa joie enfantine de le revoir encore. Lui, chaleureux et bienveillant comme toujours, qui l’embrasse aussi sec.
09:36 Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : ménage, jeune homme, madeleines, attente, coiffeur
12.12.2008
Boiserie
Quelle belle journée ça avait été !
Pourtant j’étais venue à pas reculants, un peu récalcitrante. C’est que je suis une vraie citadine moi, alors ta ballade dans les bois pour aller chercher des champignons, ça m’a fait sourire au début, et un peu moins quand j’ai compris que tu étais sérieux. On s’habille comment pour aller en forêt ? J’en savais rien moi ! Tu m’as dit qu’il fallait prendre des bottes en caoutchouc, un jean tenu par bretelles et une chemise rouge de flanelle. Et un imper au cas où… Je me souviens encore de ton rire à la vue de mon visage dégoûté. « C’est pour rire, on s’en fout, du moment que ce n’est pas talon haut et jupe courte ».
On est partis au petit jour alors le trajet était silencieux, calme. Sur la route, pendant que tu conduisais, je regardais se dissiper les brumes matinales alors que le ciel perdait ses teintes rosées pour affirmer la pureté de son attitré bleuté.
« Prends ma veste si tu as froid… ». J’ai continué à regarder distraitement le paysage vallonné et boisé défiler sous mes yeux engourdis, enfouie dans ton parfum discret.
Tu t’es arrêté à l’entrée d’un petit chemin qui était bloquée par une barrière faite d’un rondin posé sur deux autres. Une fois ta veste récupérée sous mon insistance et ton sac sur le dos, nous sommes ainsi partis sur le sentier qui allait se perdre au loin, main dans la main. Ton pouce faisait des allers-retours délicats contre ma paume. Toute parole étant ainsi rendue inutile.
Je n’avais jamais été en forêt de bon matin, et malgré la fraîcheur de l’air qui me faisait un peu rentrer la tête dans le col de mon blouson, je me suis dit que c’était une bonne idée que j’avais eue, de me laisser convaincre… Les fûts des hêtres s’élevaient en lignes parallèles, lisses et argentées, parmi lesquelles flottait encore quelques vapeurs éthérées qui donnaient à ces lieux le côté mystérieux dont on parle tant dans les contes. Les couleurs étaient superbes, allant du vert au marron en passant par toutes les nuances imaginables de jaunes et d’oranges. Tout semblait touché par cette exubérance de couleurs, de la frondaison des grands arbres jusqu’aux fougères rampantes qui peuplaient les parties basses en groupes resserrés.
Et toi, me tenant toujours la main avec douceur alors que le soleil prenait lentement de l’altitude. De temps à autres tu m’indiquais de l’index tel ou tel arbre, tel ou tel oiseau cherchant bruyamment sa pitance dans les feuilles déjà déchues, et dont tu semblais connaître tous les noms, toutes les coutumes particulières. Parfois, quand mon œil néophyte s’obstinait à me cacher l’objet de tes tirades, tu t’approchais encore un peu, m’entourant d’un bras pour pointer l’autre, en profitant pour glisser baisers et douces paroles dans mon cou négligemment offert.
D’autres chercheurs de champignons, certainement plus conventionnels dans leur méthode, nous gratifiaient au passage d’un « bonjour les amoureux » nous demandant si c’était nous qui faisions ainsi rougir les feuilles d’automne.
Un rocher perdu en plein milieu d’une clairière nous servit de table pour le déjeuner, qui était frugal et tellement bien assorti à notre milieu d’adoption. Une fois repus, nous étions fatalement destinés à nous reposer sur la couverture que tu avais eut la bonne idée d’emmener alors que le soleil nous gratifiait de ses derniers rayons de saison. J’étais bien dans tes bras, écoutant ton cœur battre calmement dans ta poitrine, mêlé aux chants rieurs des merles. Par moment, tu m’embrassais.
Je ne sais combien de temps nous sommes restés là, mais je goûtais chaque seconde discrète et l’heure du départ déjà arrivait.
Nous sommes donc repartis comme nous étions venus, main dans la main, ton pouce faisant toujours ses allers-retours délicats au creux ma paume abandonnée. Des élans de tendresse te faisaient marcher à reculons devant moi, me serrant contre toi pour mieux goûter mes lèvres, manquant à chaque fois de peu de nous faire tomber sur le chemin. Nous ne tombions pas, mais rions tant !
Le trajet du retour fût comme son prédécesseur silencieux, tant nous étions ivres d’amour et d’air frais…
Une journée simple, certes, mais merveilleuse, dont le passage des années n’a pas émoussé le souvenir.
17:09 Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bois, ballade, amour, ivresse, hêtre
09.12.2008
Défilé
Je ne comprends pas ce qu’il dit, comme si les mots n’arrivaient pas dans l’ordre. Je ne comprends rien parce que je ne l’écoute pas et l’entends à peine. Mais il ne semble pas s’en soucier plus que ça. Lui est là pour parler alors il se déverse comme un sot d’eau sur le sol crasseux, s’étale et se répand lentement mais sans pénétrer la matière grise du carrelage. Ses yeux sont un peu trop près l’un de l’autre, ouverts en grand sur des iris bleus, pâles, fixes. S'ils étaient jaunes, on dirait d’un jaune pisseux. Mais ils sont bleues, alors…
Un blanc. Le flot se suspend. Par réflexe, j’opine du chef en faisant résonner mon nez dans un inaudible « hmm hmm ». Le chef a eu son signal, le barrage cède et il repart et reparle encore, impassible. Sourires forcés. Ses sourcils se meuvent étrangement. Ils semblent faire la course vers le sommet de son crâne jusqu’à ce que l’un des deux abandonne, à bout de force, et retombe vers les profondeurs, s’accroche in extremis sur l’arrête naissante de son nez et recommence son ascension, pas découragé pour deux sous. La lutte est équilibrée, la victoire aléatoire.
Les minutes passent. Cinq, dix, vingt. Je m’aperçois que je me suis liquéfié sur ma chaise, persistance de la mémoire personnifiée, et me décide à me redresser avant de passer dessous. Cinq, dix, vingt. Je coule à nouveau et croule sous ses impropres propos. Je me redresse, ajuste le tombé du pantalon qui lui n’avait pas bougé, ou presque, source évidente de mon inconfort récurent.
Une question point le bout de son impertinence. D’abord juste un petit point puis la courbe gracile de l’interrogation. Le focus se fait, les mots se forment.
« Mais qu’est-ce que je fous là ? »
Pas de réponse en vue. Je soupire, à l’intérieur.
Et les minutes se remettent à défiler crânement...
10:43 Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : chef, ennuis, minutes, carrelage, sourcil, iris
30.11.2008
tu parles d'une bénédiction !!
petit texte écrit rapidement pour l'atelier d'écriture de psychologies.com, le thème étant : Vous êtes devenue immortel(le). Racontez-nous votre vie différente du commun des mortels !
Quand je me suis suicidé la première fois, j’avais à peine vingt-trois ans.
Pendaison. Un grand classique d’une époque où la technologie ne laissait pas grand choix et qui parmi d’autres avait l’avantage de ne pas avoir besoin d’une logistique trop sophistiquée : une corde et un arbre suffisaient amplement.
Je me suis balancé au bout de ma corde un bon moment, attendant la délivrance.
Première déception, premier échec : j’étais toujours vivant. Après une journée à suffoquer, et une autre à essayer de me dégager du nœud, je m’en suis sorti avec un bon. Cette déconvenue n’entamant pas ma détermination, je récidivai quelques mois plus tard. Noyade cette fois. Une chaîne, un cadenas, un lac. L’eau m’a salement brûlé les poumons, et furieusement irrité les yeux. Ayant passé cinq jour sous l’eau, je dus me résoudre à regarder les choses en face : même l’au-delà ne voulait pas de ma satanée carcasse. Je vous laisse imaginer ce que cette découverte a pu engendrer sur un esprit maniacodépressif comme le mien…
La chose a fini par se savoir dans la région, et l’on me regardait de travers. Je fuis donc sous les jets de pierre et passai les années suivantes à errer à travers l’empire, dérobant ou mendiant ma pitance dans un état extatique sans réaliser vraiment les possibilités qui m’était offertes; et pleurant la plupart du temps…
Le siècle qui suivit fut plus heureux, si l’on peut dire. Recruté par hasard dans une armée en plein essor, je m’illustrai malgré une lâcheté flagrante dans divers faits de guerre. L’ennemi pouvait bien s’acharner à me faire prendre le chemin du trépas, j’avais toujours sur lui un avantage certain … Je pris alors lentement confiance en moi et m’engageai dans les combats avec une témérité qui me faisait passer pour fou auprès de mes camardes. A leur décharge, j’avoue avoir poussé le bouchon un peu loin dans la sauvagerie mais la morale ne résiste pas aux assauts du temps, que j’avais à ne plus savoir qu’en faire.
Mais voilà, cent ans plus tard, je rechutai dans la dépression, inévitablement lassé, blasé par tous ces massacres qui se suivaient et se ressemblaient tant. D’autant qu’en fin de compte, ils n’avaient pas servi à grand-chose.
Je retentai donc de nouvelles techniques pour mettre fin à tout ça. Je tentai d’arrêter des trains à mains nues. Multiples fractures ouvertes, une douleur atroce, mais rien de définitif, hélas. Je m’essayai ensuite aux poisons en tous genres. Vomissement, maux de tête, agonie de quelques jours aux issues tristement semblables. Je vous passe les détails de l’immolation par le feu, prometteuse mais horriblement douloureuse et malheureusement stérile. Pour vous figurer mon désespoir j’avoue m’être essayé, bien que sans réelle conviction, aux balles en argent, aux crucifix plantés dans le cœur. Rien n’y a fait.
Avec le temps, ce temps pour moi étiré, je me suis fait une raison, et j’en ai donné une à cette vie-sangsue. Puisqu’elle s’acharnait à me coller à la peau, autant apprendre à vivre avec.
Ainsi aujourd’hui, fort de mon expérience, je suis consultant freelance dans le domaine du service à la personne.
Si vous avez d’insurmontables soucis, quels qu’ils soient, n’hésitez plus, j’ai la solution qu’il vous faut. La plus rapide, la moins douloureuse, la plus inconsciente, la plus vibrante, à vous de choisir !
Succès garanti : aucun client n’est jamais revenu se plaindre, ce qui dans mon domaine plus que dans tout autre, est gage de qualité.
27.11.2008
Carré de chocolat
Ça n’a duré qu’une seconde. Même pas. Insignifiant laps. Mémorable moment. Pourtant rien ne le laissait deviner. J’allais chercher du pain, quoi de plus anodin que d’aller chercher du pain ? Bonjour madame, une baguette s’il vous plaît, merci madame. Et au revoir madame. Ça n’aurait pas dû être plus que le préambule d'une nouvelle journée, sans laisser de trace aucune.
C’était un samedi matin. Onze heures, peut-être onze heures trente. J’avais des accords de Deep Purple qui résonnaient dans mes oreilles, tellement présents qu’ils dissimulaient à ma conscience le reste du monde. Chantonnais-je ? Peut-être. Ça m’arrive de temps en temps et les gens me regardent alors bizarrement. Mais je m’en fous, je ne les vois pas. De simples silhouettes impersonnelles qui vaquent.
Je regardais mes pieds, la tête lourde d’un sommeil inachevé. Mais surtout, j’avais mes nouvelles chaussures, achetées la veille et j’en observais attentivement le rendu « sur pieds ».
J’allais en saisir la poignée quand la porte de la boulangerie s’est ouverte toute seule. J’ai légèrement sursauté, surprise. La silhouette impersonnelle qui sortait pris forme d’un coup, presque violemment. Des yeux bleus m’ont sauté au visage. Un sourire amusé et bienveillant m’éclaboussa. Il était beau. Mais beau ..! Le choc me déstabilisa et je sentais mes jambes qui voulaient se dérober. Je les suppliais de n’en rien faire. L'instant s’étirait, s’étirait, s’étirait… Et je restais là, la bouche semi béante, les yeux humides, étoilés. Non que le temps fut plus long, mais mes émotions s’emballaient. Vision offerte en accéléré d’un avenir possible, bande-annonce fantasmagorique.
Il me tint la porte et je passai devant lui. Nos regards n’en finissaient pas de se raconter nos vies. Elles semblaient si bien assorties. La porte s’est refermée que l’on se dévorait encore.
Il est parti. J’aurais pu courir et le rattraper, je ne l’ai pas fait. Je me demandais, interloquée si ça c’était vraiment passé et aujourd’hui encore j’ai des doutes.
Sur le chemin du retour, j’avais les yeux en l’air.
Ce n’était plus Deep Purple dans mes oreilles, mais les passantes de Brassens.
Le hasard est parfois plein d’à propos.
19:33 Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : rencontre, boulangerie, lui, elle, deep purple, passion





