17.01.2008

15 Août.

C’est le jour de la bénédiction annuelle des bateaux, juste à côté du petit port de Ste Marie-du-Besme, petit village de trois cent âmes l’hiver, station balnéaire d’une capacité de deux mille de plus l’été. Du nom d’une apparition qui sauva, deux centenaires plus tôt, une vingtaine de marins qu’elle guida, selon la légende, au travers de brumes impénétrables entre les rochers et des hauts fonds de la région.

 

Dans la petite baie, surplombée de ses falaises de granit, mouillent une bonne centaine d’embarcations de toutes sortes. Il y a là un mélange hétéroclite de bateau de plaisance, une grande proportion de planche à voile, quelques voiliers rutilants appartenant à de riches parisiens de passage. Quelques uns sont venus sur de simples barcasses de bois, d’autres avec leurs kayaks de mer de fibres de carbone constitués.

 

Et dans toute cette population estivale, une poignée de pécheurs locaux, un peu exaspérés de voir chaque été arriver ces troupeaux de migrants saisonniers. Ces dernières années, ils ont vu avec impuissance les lotissements infecter leur cher paysage, champignons après une pluie d’automne, et les prix du droit d’ancrage augmenter avec la pénurie nouvelle des emplacements.

 

Mais dans son ensemble, l’ambiance reste bon enfant. Le beau temps est de la partie, seule souffle une petite brise marine permettant ce léger clapot, et ces innombrables cliquetis, qui font pour beaucoup tout le charme des vacances sur mer. Elle est chargée d’iode la petite brise et l’amène gracieusement aux nasaux des touristes souriants.

 

La messe dite est plus prétexte à sortie que réelle motivation religieuse, la plupart des participants viennent tous les ans, un peu par tradition, un peu par superstition.

 

Un rituel que personne ne voudrait rater.

 

Le prêtre fait son office. Du haut de la falaise, le panorama est superbe. Tous ces mats qui se balancent au gré d’une houle tranquille, tout ce monde rassemblé dans le miroitement des vaguelettes font chavirer son cœur de vieil homme de Dieu. Chaque année il se laisse surprendre par une intense émotion, remerciant son tout puissant en silence pour ce cadeau année après année offert.

 

La bénédiction est faite. Quelques paroles et quelques gestes de la main protègeront les embarcations pour l’année à venir.

 

Tradition et bienveillance obligent, la messe se termine sur quelques pensées silencieuses pour les disparus en mer.

11.01.2008

Sur le sable

J’avais rendez-vous avec elle vers vingt-deux heures, sur le parking de la plage des genêts. Je ne sais pas pourquoi elle s’appelle comme ça cette plage, il n’y a pas un genêt à des kilomètres à la ronde. Dans le temps, peut-être. Faudra que je pense à demander à mamie un de ces jours. Toujours est-il que je suis arrivé à neuf heures trente. Ce n’est pas forcément que je voulais être en avance, mais je me faisais chier à la maison, tout simplement. On est tous un peu moroses en hiver dans le coin, on tourne en rond, on s’ennuie à en mourir ou pas loin. Et dans ma famille, on n’échappe pas à la règle. Alors dès qu’on a fini de dîner, je suis sorti direction la plage.

 

J’y suis resté un bon moment sur cette plage, c’était mieux que de rester sur le parking assis sur mon scooter à griller des clopes. Ca faisait cliché. Genre film des années cinquante dans lesquels il y a toujours une scène avec le bad boy qui fume une cigarette, appuyé nonchalamment sur la carrosserie de sa décapotable américaine, en attendant sa bourgeoise. Et puis de toute façon si Liz arrivait, j’entendrais le bruit de son scooter depuis le bord de l’eau. Au pire elle verrait le mien et saurais que j’étais dans le coin.

 

Mes fesses étaient posées dans le sable et mes cheveux dansaient au vent, copiés par mon écharpe qui goûtait à un peu de liberté du bout de ses franges. Il y a toujours beaucoup de vent l’hiver, c’est sans doute pour ça que j’étais tout seul sur la plage ce soir-là. Peut-être aussi parce qu’il faisait froid. Bien sûr ce n’était pas un froid polaire comme il peut y en avoir dans l’Est de la France, mais par ici, dès que les températures passent sous le zéro c’est une catastrophe naturelle. Mais moi j’étais bien, là, je devinais l’Océan plus que je le voyais et je l’entendais d’autant mieux chanter sur le sable, pas tout à fait emporté, pas tout à fait calme. Ca m’avait littéralement hypnotisé et je comprenais inconsciemment la fascination des gens de la mer pour cet élément, pour l’impression de sagesse mêlée de puissance qu’il donne.

 

Je n’ai pas entendu le scooter de Liz ce soir-là.

 

Mais j’ai entendu mon portable à l’arrivée du SMS. Elle ne viendrait pas. J’ai souris à droite. C’était trop beau pour être vrai.

 

Pourtant je n’avais pas l’impression d’avoir perdu ma soirée pour autant. Je suis resté encore un peu puis je suis rentré chez moi, vers vingt-trois heures et quelques grains de sable.

 

Le cœur étrangement allégé par ce dialogue silencieux avec l’océan.

 

Rasséréné.

09.01.2008

Mot de passe incorrect. Veuillez le ressaisir.

Les doigts d’Anna volent sur le clavier. Des taps, des tics, des clacs comme une pluie d’orage contre la vitre. Quelques éclairs rageurs au fond de ses prunelles. Et toujours ce même message qui s’obstine jusqu’à en devenir lourdingue.

 

Mot de passe incorrect. Veuillez le ressaisir.

 

Une goutte de sueur perle sur le lisse front d’Anna. Lascive, elle glisse comme caresse sur la tempe de la jeune femme, soulignant la courbe de son sourcil levé de perplexité, puis fuit en vitesse sur sa joue rosée. De peur, sans doute, de se faire essuyer prématurément d’un nerveux revers de la manche. Mais non, Anna ne bougera pas, si ce n’est du bout potelet de ses petits doigts qui s’agitent et s’agitent encore, frénétiquement.

 

Mot de passe incorrect. Veuillez le ressaisir.

 

Elle parcourt sa vie d’un tour d’esprit, aplatissant son regard sous le poids de sa concentration. Elle sait qu’elle les connaît ces huit caractères, ils ont forcément un rapport quelconque avec sa vie, comme tous les mots de passe, alors elle tente de se souvenir de tout évènement marquant, de toute personne proche. Sa date de naissance. Non. Le nom de son chien. Non plus. Le nom de son doudou de petite fille. Non. Le prénom de son premier baiser. Toujours pas. Elle essaye tout.

 

Mot de passe incorrect. Veuillez le ressaisir.

 

Comment a-t-elle pu oublier ?  Trois jours seulement qu’elle a ouvert cette boîte mail. Trois jour et déjà un mot de passe perdu. Et forcément, elle n’a pas jugé utile de remplir, lors de son inscription, la zone réservée à l’oubli du mot de passe, la fameuse question secrète. Bien sûr que non, à quoi ça aurait servi, elle n’allait quand-même pas l’oublier, il était tellement évident.

 

Un éclair traverse ses yeux, un sourire pointe. Ca y’est elle le tient le bougre. Le nom de son prof de math, qui est si mignon avec sa barbe de trois jours et ses petites lunettes rondes. Ca ne peut pas ne pas être ça ! Ses épaules, qui s’étaient inconsciemment redressées, gonflées par l’espoir, retombent. Ce n’est pas ça non plus. Elle savait bien qu’elle ne pouvait pas lui faire confiance à ce prof débile !

 

La date de naissance de sa grand-mère, avec laquelle elle s’entend si bien, le surnom de sa meilleure amie, son propre surnom. Non, non, et toujours non.

 

Mot de passe incorrect. Veuillez le ressaisir.

 

Mais pourquoi elle ne lui a pas donné son numéro de téléphone ? Hein ? Vous pouvez lui dire ?

 

Sur le moment elle s’était dit que les garçons n’aiment pas trop le téléphone, et que ne faisant (peut-être) pas exception à la règle, il ne l’appellerait jamais. Ou trop tard. Ca semblait être une idée pertinente, le meilleur moyen d’avoir de ses nouvelles. Et elle voulait absolument qu’il la recontacte. Il était gentil, il était drôle. Surtout, il était craquant, extrêmement craquant avec son sourire de tueur et ses fossettes toujours, semblait-il, souriantes. Et il avait promis de lui envoyer un mail le soir même, pour lui donner rendez-vous, pour aller boire un café un de ces quatre, ou autre chose, n’importe, comme elle voulait. Il voulait juste la revoir, c’était tout.

 

Mot de passe incorrect. Veuillez le ressaisir.

 

Et derrière ce mot de passe à la con, un rendez-vous craquant !

 

Juste là, presque à portée.

 

Ca tient à peut de choses, des fois…

17.12.2007

Monsieur Colgate

Je ne suis pas des plus loquaces. Ca je veux bien l’admettre... Je n’aime pas parler pour ne rien dire, et je n’ai souvent rien d’extravagant à raconter. Alors je me tais. On en dit que je suis distant, discret, timide, coincé, renfermé, ours. Bien, soit. Je tiens compte de ces avis comme je parle. Peu.

Mais ça fait quand même cinq ans que je bosse pour cette boîte. Cinq ans. Cinq à dix pourcent de mon espérance de vie. Presque vingt pourcent du temps passé sur terre depuis ma naissance. Et les chiffres, ça me connaît ! Je ne fais que ça de mes journées, et parfois même de mes nuits. Compter. Additionner, soustraire, faire des ratios, calculer des pertes au prorata des jours ouvrés. Pas vraiment passionnant.

Je ne tiens - enfin je ne tenais - que grâce au miroitement d’une prime que le chef agitait de loin, miroir aux alouettes modernes. Comme quoi ma capacité de travail devait être récompensée. Trop con, j’ai été trop con. Oui, je l’avoue, j’ai cru ses promesses. J’ai foncé tête baissée sur ce bout de chiffon rouge.Ca approchait, j’allais le toucher de mes cornes.

Et il est arrivé. Avec sa belle gueule. Avec sa grande gueule. Je dois dire, ça faisait pas de mal. Une bouffée d’oxygène dans cette boîte de vieux garçon, de vieilles filles. Il m’arrivait d’avoir l’impression d’étouffer, même quand les fenêtres étaient grandes ouvertes sur les champs qui entourent les bâtiments. Une atmosphère pesante, celle qui règne entre des personnes qui se voient tous les jours depuis des années, mais qui ne s’aiment pas. Aucune agressivité, aucune rancœur, pas de problème, mais pas de rire non plus. Pas d’amitié ni de complicité. Cinq ans… Quand j’y repense maintenant, je me demande comment j’ai pu. Le confort de la stabilité, sûrement…

Nous l’avons donc accueilli en héro. Son arrivée a été salutaire pour l’ambiance générale. Des blagues qui fusent, des sourires en coin appuyés de clins d’œil. Charismatique, il portait la bonne humeur de toute la boîte sur ses larges épaules, quelques heures seulement après son arrivée. Car oui, en plus de son allant naturel, il était plutôt bien foutu. Autant qu’un homme puisse en juger d’un autre, au travers de ses œillères machistes. Juste de quoi le jalouser.

Alors il a embobiné le boss en deux semaines. Je peux comprendre. Ce genre de gars, on l’aime bien, on l’écoute plus facilement que d’autres et surtout ça ose demander les choses avec ce sourire qui fait dire oui. C’est comme ça. Surtout au début… Moi je m’entends plutôt bien avec le chef, jamais de grande conversation, mais une estime mutuelle en quelque sorte, une entente tacite qui ne s’encombre pas de paroles futiles. C’est déjà beaucoup, en comparaison de la plupart de mes collègues auxquels il ne daigne que très rarement jeter un regard, dédaigneux, qui plus est.

Mais ça n’a pas suffit. Le sourire Colgate a pris une longueur d’avance d’un battement de paupière. Comment voulez-vous lutter ?

Le coup d’épée dans l’échine. Pas de prime.

Et monsieur Colgate comme supérieur.

05.12.2007

PP, consigne 59

A l’attention de madame Darnod, responsable après-vente.

            Madame,

J’ai réceptionné il y a maintenant trois mois de cela le Pack « Passion d’antan », commandé via Internet. En client avisé de votre enseigne, je l’ai immédiatement installé dans mon gestionnaire de comportement interactif, littéralement avide d’en faire l’essai.

Oh combien la réclame concernant ce pack disait vrai ! L’effet engendré dès les premières secondes a été littéralement saisissant, renversant, dépassant de loin les estimations de mon système central. Est né en moi ce désir recherché, cette exaltation chamarrée de sentimentalité vantée par votre service marketing.

Après nombre de recherches, je rencontrais enfin Jeanne. Cette femme avait intégré à son système ce même Pack « Passion d’antan ». Il fallait bien en tester l’efficacité en conditions réelles, vivants ensembles, avec l’objectif d’expérimenter les possibilités extrêmes de nos implants respectifs. Les premiers mois ont été formidablement excitants, à dire vrai. Je dois bien le reconnaître, cette période restera en ma mémoire comme incomparable et servirait de jalon, à l’avenir.

Mais petit à petit, je perdais la maitrise de ma raison. Je ne tolérais la présence de mâles dans l’environnement de Jeanne. Les regards lancés par ces derniers étaient des promesses de tentation, et les gestes, les démarches, les comportements devenaient osés, définitivement compromettant vis-à-vis de notre ‘expérience’. Alors j’ai désiré arrêter le programme afin de reprendre mon propre contrôle et de revenir à ma vie d’avant, sans ces vaines tracasseries. Mais cela s’est avéré impossible, malgré mes connaissances en la matière. Rien ne stoppait mes excès de rage, les emballements de mon système central vérolé.

Ce problème d’effet secondaire indésirable me rend maintenant la vie impossible. Envoyez-moi donc sans tarder votre expert afin de définitivement désinstaller ce pack et de me dédommager des torts occasionnés.

 

Dans l’attente de votre réponse,

Stéphane Darni.

22.10.2007

quelle vie de chien !

Collé à la fenêtre, je regarde vivre la rue comme les vaches passer les trains. Sans guère plus d’entrain, l’œil torve et l’oreille tombante. Les journées sont longues dans ce petit appartement, l’espace aussi réduit que le champ des distractions. Bon je dis pas, il s’en passe des choses dans cette rue, mais à peine de quoi me divertir. A peine de quoi masquer le passage trop silencieux des minutes. Et il y en a des minutes, dans une journée à ne rien faire.

Alors de temps en temps, je retourne sur mon fauteuil et je pique un somme. L’avantage des ces siestes et de ces somnolences, c’est que j’ai l’impression d’avoir à peine cligné alors qu’une heure est passée. Deux si j’ai un peu de chance, mais pas plus. Un prisonnier, voilà ce que je suis. Ma prison est dorée, certes, avec tout le confort que je pourrais espérer. Mais les portes n’en sont pas moins closes du matin au soir. Comme un prisonnier, j’ai droit à ma petite ballade quotidienne, mais même cette perspective ne m’extasie plus autant qu’avant. C’est fou cette faculté d’adaptation. Moins on en fait, moins on a envie d’en faire, c’est bien connu. La lassitude s’est installée chez moi, a pris possession des lieux en souveraine et ne lâchera pour rien au monde son royaume si longuement acquis.

Parfois, au cours de ces siestes qui rythment mes jours, je rêve. Ou plutôt je me souviens. Me reviennent mes jeunes années de liberté, ces courses folles dans les champs avec mes frères et sœurs. Ah ! Que de doux moments vécus, qu’il me semble aujourd’hui payer un prix bien trop élevé. 

Tout est de sa faute à elle. Je n’ai pas vraiment choisi de m’installer ici, ça m’est tombé dessus comme ça. Si j’avais su la vie qu’elle allait me faire mener, j’aurais pris la poudre d’escampette en la voyant s’approcher avec ses airs angéliques de jeune fille…

Mais à quoi sert-il de repenser au passé ? Il est impalpable, inerte. Et comme mon avenir ne me semble pas très réjouissant, je me contente du minimum, de ce seul présent que la vie a à me proposer. Je mange, je dors, je regarde dehors. J’hume ce petit filet d’air pollué qui s’infiltre sous la porte d’entrée comme une essence des plus subtiles. Porte qui reste désespérément fermée malgré mes appels.

Voilà ma vie. Si on peut appeler ça une vie.

Et le soir elle rentre, me regarde à peine, me prépare une boîte qui me tiendra lieu de repas. Et elle me raconte sa journée, vide son sac dans le mien, d’une seule et interminable réplique. Puis elle s’affale sur le canapé, qu’elle ne quitte que pour se traîner jusqu’à son lit. Elle me dit qu’elle est fatiguée et que je ne peux pas comprendre. Tu parles ! Et moi, qui se soucie de mes tracas, de mon infortune ?

Personne, je crois.

12.09.2007

Ciel

Le ciel est noir. Passé au charbon. Me voilà mineur, à gratter le sous sol de notre vie, au fond de ces galeries érodées des tourments du temps.

Nous ne nous sommes pas méfiés, forcément...

Juste quelques petits trous à la surface, disséminés. De petites contrariétés, rien de plus pensions-nous. Mais nous les avons laissées vivre leurs vies que nous imaginions naïvement insignifiantes. Alors trop contentes de cette inespérée liberté, elles nous ont bouffés de l’intérieur, parasitant nos organismes, se multipliant, grouillant sous la surface.

Les as-tu nourries pour qu’elles aient si bien proliférées ?

Je n’ai rien vu venir. Je n’avais pas vu que les poutres étaient rongées de partout. Elles sont tombées en miettes. Des copeaux, ce qu’il reste. Les vestiges cramoisis de deux vies en une. Deux demis vides.

Le ciel est noir. Nous aurions pu tout arranger à l’amiable, partager le commun de nos existences communes. Tout séparer en deux. Mais tu as pris toute la lumière avec toi en partant. La porte a claqué, est tombée.

 

Le linteau était moisi lui aussi. Alors voilà, c’est fini.

Exilé en nuit polaire, j’attends une improbable aurore en claquant des dents.

10.09.2007

Mignonerie

Quand j’étais petit, j’étais fluet. Discret et négligeable. Négligé : la chemise hors du bermuda taillé dans ses pantalons, lacets des godillots défaits. Un souffle de vent et je parcourais le monde sur son dos douillet, valdingué de monts en vallons, abecqué de monts et merveilles.

Une démarcation de l’espace, tout au plus. Un repère du vide. Un trait vertical, planté en terre et cheveux en l’air. Mais on ne pense pas avec ses pieds, ou si peux, plutôt avec sa tête que j’avais ennuagée, dispersée à tout va. Un épouvantable épouvantail, qui rien n’effraye, ni les chouettes ni les corbeaux, puisqu’il sourit au passant qui n’ont rien de mieux à faire que passer. Pour plus tard repasser…

Puis j’ai mangé de leur soupe. La vacherie ! Elle devait être empoisonnée, cyanurée, les vils m’ont forcé à grandir. Un époux vanté, car il me fallait quitter le nid, convoler vers d’autres horizon qui ne serait pas celui de mère, qui déjà donnait ma becquée à d’autres affamés. Mais voilà que j’effrayais les couettes aux corps, euh…comment dire ? oui je sais : beaux.

Sans fardeau, j’étais bel et bien libre. Alors larguez les amarres, que je m’envole !

J’ai suivi ma tête-montgolfière que les vents ascendants réclamaient. J’ai fait le tour du monde sur leur épaules charnues par-dessus les mers, vu des paysages de rosée, des horizons étalés. Des monts, des golfs, des déserts.

J’ai vu bien trop d’agitation, partout la même course. Seul le dossard changeait. Alors, sur une petite île j’ai posé un choix, puis un pied, et fait une halte. J’ai dû m’endormir quelques temps, fourbu de toutes ces vues.

Au réveil, un point au ciel. Un petit nuage blanc.

Elle s’est posée, a souri à l’épouvantail. Il a souri aussi à la passante, qui en fin de compte ne passait pas.

Elle était arrivée.

Je crois bien que je l’aime.

06.09.2007

L'écart qui rapproche

Je m’étais mis un peu à l’écart.

Un vieux réflexe, une mauvaise habitude, une déficience relationnelle, les dénominations sont légion, et chacune d’entre elle pourrait convenir. Peu sont flatteuses.

Ca se passe toujours comme ça, et je ne sais pas pourquoi : il y a du monde, on échange des points de vue, quelques blagues fusent ici ou là et les clopes se consument généreusement. Quelques verres se vident pour se remplir, aussi... Ou bien le contraire... L’ambiance est détendue, conviviale, amicale, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes pour le candide mondain que je suis.

Mais fatalement, au bout d’un moment, la lassitude prend le pas sur l’insouciante allégresse qui se désagrège lentement. Elle est feu et je ne connais que ceux de paille, intense mais par trop rapide. Je ne parviens pas à savoir d’où me viens ce désagrément récurant. De la futilité des conversations d’abord ignorée puis imposée à mon regard ? De cette station debout, trop prolongée pour mes plaintives lombaires ? Ou encore l’énergie, dont je suis généralement économe aux limites de la radinerie, et dont il faut faire montre pour lancer quelques copeaux supplémentaires dans des flammes toujours plus voraces.

Je n’en sais rien. Toujours est-il que ça finit par me donner le tournis, la nausée. Alors je fais l’ermite, l’associable qui se retire de la foule devenu oppressante et part dans s’isoler dans un coin à l’abri des regards. Besoin de faire une pause dans ces moments censés être de détente.

Toujours est-il que j’étais semi-allongé dans l’herbe à brûler un énième bâton de nicotine, que j’exhalais en de lourdes volutes bleutées qui me paraissaient bêtement blanches dans l’épaisse obscurité qui m’enlaçait, en amante passionnée. Me parvenaient toujours un faible brouhaha, ponctué par la grosse caisse de l’orchestre, qui jouait je ne sais quelle musique. De toute façon, je m’en foutais. Mon attention était absorbée entière par l’observation des étoiles. Le grand classique. Quelques verres, une clope, une heure avancée plus un petit répit à l’écart et c’est parti pour les étoiles. Enchaînement des plus communs, mais gardant toujours la même intensité. Intensité ou profondeur ? Un peu des deux, sûrement.

L’irruption d’un « ben alors ! Qu’est-ce que tu fais ici, tout seul ? » interrompit aussi sec mes profondes méditations. Ou intenses ? Peu importe…

Oui, peu importe car c’était la voix d’Aurélie qui s’était ainsi immiscée. La belle Aurélie. La sublime Aurélie.

Avec toute la répartie qui me caractérise, je lui sortis un coruscant « heuuuu », suivi de quelques points de suspension. Génial ! Avec ça, je lançais la conversation avec une force peu commune. Quelques grains de poussière jetés sur une brindille tout juste fumante et crépitante.

La nuit, compatissante, masquait les rosaces rosées qu’un mélange de gêne et de honte me jetait sur les joues.

Mais le temps, dans sa fourberie habituelle, compensa cette gentillesse en étirant les dixièmes de seconde qui suivirent, et qui durèrent pour moi de longues minutes.

« Rien de spécial à vrai dire, je regarde le ciel et je fume ma clope » ajoutais-je donc, parce que je n’aime pas rester sur des points de suspension. J’aurais peut-être dû, en fin de compte, quand on voit le résultat. Je ne devrais jamais me forcer à parler, ne peuvent en résulter que ce genre d’infâmes platitudes.

« Je vois ça… ça te dérange si je te tiens compagnie ? » dit-elle sur un sourire. Etonnement. Ravissement. Redoublement des battements de mon cœur faiblard. Passage du rosé au rouge vif sur les joues.

« Bien sûr que non ».

Un jour, je prendrais des cours de communication.

Semblant ne pas percevoir cette carence de ma part, elle s’est assise. J’ai été incapable de lui parler, malgré cette voix intérieure qui m’y poussait désespérément, m’invectivait avec énergie et insistance. Elle non plus ne disait rien, ce qui d’une certaine façon me rassurait sur mon propre mutisme. On est resté là, distants de quelques centimètres. A peine. A fumer des clopes et à laisser nos solitudes se ressembler, se rassembler silencieusement.

Elle a tendu la tête. Pas vers moi, bien que ma voix intérieur priait depuis dix minutes pour que cela se produise. Mais certaines prières restent vaines. Je me demande parfois à quoi elle peut bien servir cette voix, puisqu’il n’y a que moi qui l’entende et personne qui ne l’écoute…

Rectification : elle tendait en fin de compte non sa tête, mais son oreille attentive en direction de la foule. Elle avait dû reconnaître, elle, la chanson jouée au simple rythme battu par la grosse caisse. Décidément, quelle femme !

« Tu me fais danser ? ». Reprise : étonnement, ravissement, redoublement des palpitations, passage du rouge vif au pourpre sur mes joues.

Sursaut de bon sens, étincelle de courage. « Oui, si tu veux… ».

Alors qu’elle se levait, décidée, pour me signifier que oui, elle le voulait, je me résignais à regagner l’assemblée des joyeux acolytes dont certains semblaient en être restés à leurs grandes discussions et dont les autres se démenaient frénétiquement sur la piste. A ma grande surprise, elle s’est arrêté deux mètres plus loin seulement, là où le terrain paraissait être plus régulier. Elle comptait donc bien rester sur place, le lent battement du tambour semblant largement lui suffire.

Alors je l’ai embrassée, sens premier, et la magie a fait le reste.

Nous dansions, sous le seul regard de la grande borgne, lentement, dans l’herbe qui commençait à recueillir entre ses brins les premières gouttes de rosée. Nous tournions sur place avec une légèreté que je m’ignorais, et, fait sublime, le monde à disparu comme un entremetteur qui sait qu’il a joué son rôle et que la suite des événements ne dépend plus de lui. Effacé avec discrétion. Oubliées les longues discussions, oubliés les pas de danse exubérants des copains, oubliée cette terre qui pourtant à notre image tournait.

Une existence délicieusement amnésique, de quelques minutes étendues laissant entrevoir une parcelle d’éternité. Nous étions tous deux pris dans une ronde qui nous échappait, enivrante, grisante. Les têtes étaient calées l’une contre l’autre, dans le doux creux du cou…

 

J’avais depuis longtemps oublié ma gêne initiale lorsqu’elle m’a embrassé, sens second, alors que le soleil jetait au ciel ses premières gouaches colorées.

 

03.09.2007

Paupières mi-closes.

Lui. Yeux écarquillés. Pour tout saisir du regard et laisser mourir les doutes. Angoisse des routes probables, de ces chemins qui ne sont sur aucune carte. Alors, yeux en soucoupes, il cartographie ainsi la vie, chaque vallée de mélancolie, chaque mont d’allégresse, chaque bourbier perdu, chaque mer oubliée. Frénésie de ses cauchemars, hantés par les loups affamés tapis dans l’ombre de ses spéculations, par les vilains canards de sa mare. Alors il les chasse à coup de lumière crue, il les aveugle de vérité, d’affirmation, de démontrés théorèmes. Les yeux grands ouverts comme une veilleuse dans la chambre d’un petit garçon. Goulu d’une perception qui tord le coup des implacables impalpables.

 

Elle. Paupières soudées, collées à l’extra-forte. Les yeux clos comme jamais personne ne l’ose, comme à jamais. Le monde matériel, elle ne le comprend pas, ces règles ne sont pas les siennes. Ce monde égoïste qui ne partage pas son savoir. Alors elle joue les réfugiées politique, derrières ces fines membranes organiques, elle invente ses lois, érige de nouveaux ordres. Fuir, toujours, vers cet univers de chimères extraordinaires et de mythes avérés. Une muraille de chair que les matérialistes ne peuvent pénétrer. Rêve d’une vie autre et lui sourire, jusqu’aux crampes.

 

Moi. Je marche, paupières mi-closes.

 

Entre rêve et réalité.

 

Entre réalité endormie et rêve éveillé.

 

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