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31.07.2007
Après les filles du botaniste (partie 3/4)
Il devait déjà être tard lorsque je suis parti explorer les environs. Le ciel était rougeoyant, sublimant de tons pastel le spectacle qui m’était offert, que j’imaginais être déjà splendide en toute autre heure de la journée.
Je me trouvais dans une petite vallée encaissée, cernée par des plissures de terrain allant du simple mont, au premier plan, jusqu’aux montagnes qui se situaient un peu plus loin, dans l’axe du vallon. La brume qui se levait à cette heure-ci en découpait chaque niveau en un dégradé bleuté de toute beauté, contrastant avec les orangés des cieux. Au point que je ne pus avancer plus. Il n’y en avait aucune nécessité. La nature se révélait ici comme en une apogée.
Je m’assis donc sur un rocher qui me servit de banc, calé par mes bras tendus en arrière. J’étais tout proche de la rivière. Lancinante et séduisante, elle s’écoulait paisiblement depuis les montagnes, s’accordant dans cette vallée un répit bien mérité après je ne sais combien de chutes violentes à travers les blocs de granit. Chutes que j’entendais frémir de loin, et dont je pouvais deviner les localisations aux vapeurs qui s’en dégageaient en volutes ralenties, ici ou là.
Les roseaux, qui grignotaient la berge au point de la rendre incertaine, ondulaient gracieusement sous le vent, sous cette petite brise de fin de journée. Placé en l’un des derniers endroits ensoleillés, rafraîchit par l’air qui provenait de la sombre forêt, j’étais bien. Tout simplement bien. Un instant de grâce comme il y en a peu, au point que je savais ne pouvoir, ne devoir, être nulle part ailleurs.
Je me surpris à sourire d’aise. Depuis combien de temps n’avais-je ressenti cette plénitude, j’eus été incapable de le dire… Cela devait remonter à mes jeunes années. Alors je restais là, pétri d’une infinie reconnaissance.
Envers qui, envers quoi ? Peu importe.
C’est perdu dans ces considérations que j’entendis des rires, au loin. Des rires légers et décomplexés, entiers, comme seuls peuvent l’être les rires des enfants.
J’écoutais plus attentivement, intrigué. Non, ce n’étaient plus des enfants. C’étaient des rires de jeunes gens, qui découvrent les premières joies de l’amour, à un âge où celui-ci n’est qu’innocence et ravissement. Je les soupçonnais de jouer dans l’eau, entre éclaboussures et caresses mutines. Cela me ramenait loin en arrière, et à ma mémoire furent rappelés des souvenirs de vacances adolescentes.
J’en riais à mon tour, mêlant mon allégresse à leur bonheur.
Mais soudain, les rires se firent cris. Aux voix apeurées des deux jeunes femmes s’ajoutèrent celles, autoritaires, d’hommes furieux. Le ciel s’assombrit subitement, fâché que le calme soit ainsi perturbé et j’entendais le grondement lointain d’un orage s’annonçant à coups de tonnerre et de zébrures éclatantes. Tout ce brouhaha se répercutait dans la vallée, ricochant sur l’eau et frappant le granit, tordant la végétation aux limites de la rupture.
Jusqu’à en devenir assourdissant, douloureux.
Je m’apprêtais donc à quitter les lieux et me levais précipitamment.
Mais déjà le silence et le calme revenaient, me laissant empli d’une stupeur stupide et enfantine. Plus de cris. Plus de rires. Plus rien. Même les chutes semblaient s’être tues.
Seul cognait encore mon cœur affolé…
17:05 Publié dans 2 - Rose | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, humour, journal intime, *de tout et de rien*, écriture, blog
Après les filles du botaniste (partie 2/4)
Tout de bois et de papier vêtu, la demeure correspondait à merveille à l’idée que j’avais des habitations de la région, avec toute l’austérité gracieuse de la population locale. Son aspect, aussi étrange que cela paraisse, me fit sentir plus que jamais inscris dans l’histoire de ce pays.
Il y avait ce toit courbe, caractéristique, avec à la pointe de la façade une gravure représentant un dragon entouré d’idéogrammes disposés en cercle. Je n’en comprenais pas bien le sens, ne maîtrisant que peu cette langue si différente de la mienne, mais j’imaginais qu’il s’agissait là d’un message de gentillesse à l’égard du pèlerin que j’étais. Ou encore une bénédiction du lieu invoquant la bienveillance de ces Dieux qui m’étaient étrangers.
Dès le passage de la grande porte coulissante qui occupait quasiment toute la largeur de l’édifice, je fus littéralement saisi. Charmé. Envouté. Certes, la pièce unique de cette petite maison semblait spartiate, rude. Mais il s’en dégageait une douceur et une harmonie que l’occidental que je suis avais jusque là peu eu l’occasion de constater.
En son centre, une table basse, carrée, taillée avec précision dans un bois sombre et soutenue par deux pieds parallèles, de même épaisseur que le plateau, et qui traversait celui-ci de part en part. Comme seule décoration, quatre sets de table en bambou, autant de grands bols, chacun arrondi en une magnifique parabole et des baguettes alignées sur le côté. Pour casser la géométrie graphique de la table, un haut vase tubulaire contenant une fleur unique, fragile et délicate. Deux coussins, carrés eux aussi, étaient disposés de chaque côté, fin de quelques centimètres à peine et d’un gris-bleu très clair. Plus gris que bleu d’ailleurs…
Derrière un petit paravent de bois et de papier épais, un futon et une couverture feraient mon lit. Allongé dessus, je pourrais voir les rochers plonger dans la rivière, grâce à une grande fenêtre de deux mètres sur un.
En face du lit, une simple petite armoire contenant une couverture supplémentaire ainsi que quelques indispensables ustensiles de cuisine. Elle était surmontée de deux superbes peintures traditionnelles qui représentaient, en de grands coups de pinceau ondulants, la chute d’une eau se heurtant contre de grosses pierres et ombragée de grands arbres pleurant je ne sais quelle enfant perdue…
Sur ces brèves considérations, je m’assis sur le lit, et bien que celui-ci fût d’une fermeté excessive, je m’endormis bientôt et me perdis en des rêves clair-obscur qui me laissèrent au réveil un goût amère.
Je décidais d’aller me promener pour fuir ces bribes de cauchemar qui ne me lâchaient pas.
Je partais donc à la découverte de cet environnement qui pendant quelques jours serait le mien...
10:00 Publié dans 2 - Rose | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, humour, journal intime, *de tout et de rien*, écriture, blog
30.07.2007
Après les filles du botaniste (partie 1/4)
J’étais venu en ce pays pour des raisons purement professionnelles, en la qualité de commercial avant-vente pour une grande firme de matériel informatique. Une fois mes obligations remplies et les contrats signés, mon boss, pris d’un excès de bonté, m’accorda la grâce de pouvoir rester quelques jours de plus sur place. Et ce aux frais de la princesse, en guise de prime pour dépassement d’objectifs.
La chose était suffisamment rare pour être appréciée à sa juste valeur, à savoir très élevée.
J’avais donc devant moi une poignée de jours que je comptais bien employer en pure oisiveté et ainsi en profiter pour me délasser après une semaine d’âpres négociations et de nuits laborieuses.
Je me suis dûment renseigné auprès de mes homologues locaux pour tenter d’obtenir de leur part quelque indication sur la destination à choisir pour trouver un peu de calme et de sérénité. Mais leurs conseils se sont révélés inutiles. J’ai simplement eu droit à une liste quasi-exhaustive des parcs et jardins de la ville pour certains, et des temples religieux pour les autres.
J’en voulais plus. Ma profession me faisant voyager de capitales en capitales, avec toute l’agitation qui va avec, je désirais m’éloigner de toute civilisation le temps que durerait mon séjour. Rien de moins.
Au grand maux les grands moyens. Je suis allé sur internet et j’ai recherché une photo satellite de la région. Il me fallait une photo prise de nuit. Une fois la carte trouvée, et après une légère hésitation, j’ai pointé mon index vers la zone la plus sombre de la carte. « C’est là que j’irais, pas ailleurs ! »
Je redemandais, par acquis de conscience, l’avis de mes collègues de la semaine quant au choix réalisé, que je leur exposais avec une joie et une sorte fierté d’enfant, à peine dissimulables. La moue citadine qu’ils firent à l’évocation de la zone vers laquelle je me destinais me conforta complètement dans la décision que j’avais prise.
Je louais donc pour cinq jours une sorte de petit cabanon, éloigné de tout mais proche de l’essentiel, et partait sur le champ en direction de la gare avec un balluchon contenant le minimum vital. Un savon, un couteau, un tenu de rechange et quelques fruits. Pour le reste, je verrais bien sur place.
C’est ainsi que je me suis retrouvé là, après un voyage train-bus-vélo d’une demi-journée, au pied de ce cabanon avec pour seul chant celui d’une cascade et de quelques oiseaux, avec pour seule compagne une nature luxuriante qui me souriait chaleureusement.
11:05 Publié dans 2 - Rose | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, humour, journal intime, *de tout et de rien*, écriture, blog
25.07.2007
Poussière
Deux godillots ancrés dans la poussière. Dont un qui est troué sur le côté.
Quand à l’autre, il y a longtemps qu’il ne tiens qu’avec une vieille épingle à nourrice rouillée. L’évadé lacet était bien plus utile à la cuisine, pour soutenir le siphon défaillant de l’évier, du point de vue de Louis en tout cas. Mais quand il propose quelque chose mon grand frère, c’est pas vraiment une proposition…
Un sourire mélancolique me surprend, les yeux toujours rivés au sol. Toujours le même. Toujours cette maudite poussière, qui s’infiltre partout, qui brûle les yeux et incendie la gorge. Impossible de l’éviter, et encore moins de la contenir. Quoiqu’on puisse faire, elle s’immisce et s’impose en grande dominatrice.
Je la provoque rageusement d’une frénétique rotation du pied, sur sa pointe. Ma mâchoire me fait mal à force de serrer. Sûre d’elle elle monte, lancinante, le long de mon mollet en de lourdes volutes ocres. Elle se délecte en prenant son temps. Puisqu’elle connait déjà l’issue de la confrontation, son plaisir viendra du temps que cela prendra, de ma lente agonie. Moi aussi je connais l’issue, mais j’insiste un peu. Alors , agacée de ma stupide résistance, elle accélère, grimpe agilement le long de mes cuisses et bientôt oppresse ma cage thoracique.
Ses premiers grains se lancent à l’assaut de mes yeux.
Je pleurs. La mâchoire toujours aussi crispée.
Elle imagine avoir gagné, et savoure déjà sa victoire, mais ignore qu’elle n’est pas la responsable de ces larmes qui coulent avec une abondance accrue. C’est un flot de désespoir qui déborde de mes paupières et se déverse au rythme de mes convulsions, le long de mes joues sales de sale gosse. Il n’atteint même pas mon menton, se prend pour un fleuve qui tente naïvement de parcourir le désert. Chaque molécule d’eau absorbé par cette saloperie de poussière, qui m’ôte jusqu’au réconfort de chialer.
Le gros de l’orage lacrymal passe.
Pas la rage...
Las, je me lève alors que le soleil se couche. Je rentre. Chez moi. Chez nous. Entre ces quatre planches vermoulues qui exposent notre misère au monde, et qui nous servent de logis. Je traîne les pieds, je laisse le temps à mon frère d’engloutir ses dernières gorgées avant de sombrer, soûl, dans un sommeil qui m’épargnera ses excès de violence. Comment lui en vouloir ? C’est cette vie qui le bouffe. A chacun sa parade. Je verse des larmes, il se verse rasade sur rasade. Que faire d’autre ?
Ainsi vont nos vies. Jours après jours, pour les vingt années qu’il nous reste. Si la maladie ne nous apporte pas avant nos trente ans….
Je me retourne. Un réflexe. Quand j’ouvre les yeux, je prie, comme chaque jour, pour que la mine ait disparue, que ce ne soit qu’un vulgaire cauchemar parmi tant d’autres. Je rêve qu’elle n’a jamais existé.
Mais non, elle est là, arrogante, qui profile sa silhouette informe entre les cabanes du camp. Et ses nuages de poussière qu’elle recrache, inlassable…
Non, c’est certain, cette rage ne passera pas. Elle accompagnera toujours mes pas.
Jusqu’au dernier….
15:00 Publié dans 1 - Orchidées | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, humour, journal intime, *de tout et de rien*, écriture, blog
23.07.2007
Un rouge pétale de rose
Ce matin, ma vie a basculée. Bousculée. Cueillie à froid par un coup violent de l’épaule qui m’a envoyé dans les roses, encore humides de la légère rosée de matin. Déjà humides de mes larmes inutiles.
Pourtant, rien ne laissait présager quoi que ce soit. Aucun signe. Pas une lourdeur dans l’air, pas un assombrissement soudain du ciel, pas un oiseau pour voler sur le dos, pas même une araignée pour détisser sa toile.
Rien.
A moins que le silence ne soit signe. Paraît que certains en disent long… Encore faut-il entendre. Encore faudrait-il savoir écouter.
Il fait beau, certains oiseaux chantent impunément leurs amours. Il y a seulement quelques heures, ces bruyantes démonstrations m’étaient douces. Ce ne sont maintenant qu’épines sauvages. Alors ce monde, dans toute sa cruauté, m’aurait laissé seule ?
Et cette Terre qui tourne, dans son habituelle indifférence.
Un pétale de rose sur la table basse du salon, esseulé. Un pétale rouge de rose. Rouge sang, rouge passion, rouge corail, rouge ce-que-vous-voulez. Là au moins, il y a un signe, un que je n’attendais pas.
Un signe que je vois de mes yeux embués, sans en comprendre le sens.
Je ne saurais jamais, il est parti.
Jamais je ne saurais, il ne reviendra pas.
13:45 Publié dans 2 - Rose | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, humour, journal intime, *de tout et de rien*, écriture, blog
04.07.2007
vous sentez cette odeur de sable chaud ?
Ce soir débutent mes vacances... L'occasion de se ressourcer un peu, de recharger les batteries, de faire le tri dans toutes ces idées d'histoires qui me trottent en tête.
Ainsi le temps serait venu de faire une petite pause !...
A bientôt...
15:55 Publié dans 4 - Narcisse | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
03.07.2007
Enfouir le passé.
Pas un pet de vent. Pas un bruit.
D’habitude à cette heure-ci, la forêt est babillarde. C’est l’heure à laquelle les oiseaux font leurs gammes, annonçant la virtuosité de leurs récitals polyphoniques à venir. L’heure aimée d’un vent facétieux qui fait frémir, par jeu, toute la végétation environnante.
Mais aujourd’hui, tous me boudent. Les arbres, à l’éloquence d’ordinaire très latine, faite de grand mouvements de branches explicites, se refusent à tout commentaire, restent immobiles, latents. L’impression me saisit : ils me tournent le dos d’une moue dédaigneuse. Mêmes les pies, nichées haut, ne font pas leur démonstration quotidienne, ce spectacle bruyant que j’affectionne tant. J’implore mais le monde se refuse obstinément.
Bon, s’ils ne veulent rien dire, très bien ! C’est moi qui parlerais.
Alors je me lance, je me confie sans retenue aucune. Une confidence qui prend des allures de confession. Ils savent déjà ce que je suis venu faire. Ils me jugent. Je sens tous ces regards silencieusement réprobateurs. Ils me pèsent tant. Le fardeau s’alourdit à me faire ployer.
Genoux à terre, je pleure.
Ne peuvent-ils comprendre que parfois les choses nous dépassent ? Est-il à leurs yeux inconcevable de prendre conscience de l’enchaînement des évènements qu’une fois qu’il est trop tard ? L’insurmontable n’est-il pas de leur monde ? Oui, j’ai été lâche. Oui j’ai fui. De toutes les options possibles je me suis fourvoyé dans la pire qu’il soit.
Comment ma vie a-t-elle pu me conduire jusqu’à ce chemin boueux. Pourquoi suis-je ici, maintenant, à me préparer pour cette besogne qui me donne la nausée.
Le jour perd de son éclat. La nuit de ma vie se profile insidieusement.
C’est le moment que j’attendais. Armé de ma pelle, je tire le lourd sac de jute.
Enfouir le passé.
12:05 Publié dans 5 - Pissenlit | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, humour, journal intime, *de tout et de rien*, écriture, blog
02.07.2007
Chère Clara...
Chère Clara,
Je t’écris ces quelques mots avant d’aller, comme tous les jours, à la recherche d’un peu de nourriture pour mon enfant, dont les hurlements se font de moins en moins soutenables au fil des jours qui passent. Comme tu le sais, nous n’avons plus rien depuis plusieurs mois déjà, les réserves que nous avions constituées se sont rapetissées comme une peau de chagrin.
Quelle idiote ai-je été de ne pas en cacher plus, de ne pas tout garder pour nous, égoïstement !...
Mais pouvais-je réellement laisser tous ces malheureux mourir de faim, et les regarder dans les yeux en leur refusant mon secours, sachant qu’ils en mourraient ? Ils avaient l’air tellement perdus. Personne ici ne comprend ce qui s’est passé, comment nous en sommes arrivés là. Une seule chose aujourd’hui a droit de cité en leurs esprits corrompus.
La faim.
Seule chose à les préoccuper.
Cette faim qui leur crève le ventre. Cette faim qui fait crever nombre d’entre eux, chaque jour un peu plus. Alors, malgré ma discrétion, la nouvelle s’est vite répandue que la jeune mère du cinquième avait encore en sa possession quelques boîtes de conserve, de la viande séchée et un stock de farine assez conséquent, dans le contexte actuel. Je n’en avais pourtant parlé à personne. A part à toi, ma Clara. Mais je sais bien tu n’y es pour rien…
C’est l’instinct de survie. Tout se résume à ça, maintenant. Tu verrais avec quelle précision et avec quelle facilité certains arrivent à trouver ne serait-ce qu’un minuscule trognon de pomme sous un monceau de détritus ! Nos sens, infléchis par la faim, sont atrocement décuplés, à l’inverse de notre moralité. L’évolution est repartie en sens inverse et nous voilà dominés par des pulsions toutes animales.
J’en arrive à faire des choses que je n’oserais même pas évoquer… Même à toi, ma chère sœur, qui est depuis toujours mon intime confidente.
Certaines nuits, les grognements de mon estomac sont tellement assourdissants, que j’en viens à me taper la tête contre les murs avec une violence désespérée que je ne me connaissais pas. Je ne me calme que lorsque cela réveille Antoine. Alors il pleure. Alors je retrouve mon instinct de mère. C’est idiot, peut-être, mais le voir si démuni, si faible, me donne beaucoup de force.
Tous les jours, tout le jour, je parcours les rues avec un espoir chaque jour un peu plus mince. Tu me verrais, errer les yeux injectés de sang par le manque de sommeil, les os saillant par le manque de nourriture… Un fantôme... Les premières fois, j’emmenais Antoine avec moi, pour ne pas le laisser seul, pauvre petit. Mais j’ai vite été obligée à me résigner. Il faut parfois se battre férocement pour sa pitance, et avec le petit sur le dos, aucune chance. Alors je le laisse à la vieille dame de l’appartement du dessus. De toute façon, je n’aurais plus la force de le porter… La vieille, elle, n’en a même plus suffisamment pour errer dans les rues comme je le fais. Alors nous sommes tombées d’accord pour un partage des tâches : elle garde Antoine la journée contre une partie de mes trouvailles.
Comme il est bon de pouvoir compter sur quelqu’un par les temps qui courent… tant que je ramène de quoi remplir, même partiellement, nos trois ventres creux.
Quand même cela sera impossible, qu’adviendra-t-il ?
Le soleil se lève à peine alors que je t’écris ces derniers mots… Je vais devoir partir en chasse. Je vais t’envoyer cette lettre en passant, mais je ne sais pas si elle te parviendra, des bruits courent que les enveloppes sont toutes ouvertes, au cas où…Et tant d’elles se perdent… Mais si tu devais la recevoir, sache que je t’aime… Que j’aimerais te revoir, à en pleurer…
Sois prudente, ma chère sœur, tiens le coup tant que tu le pourras...
Je t’embrasse.
14:05 Publié dans 2 - Rose | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, humour, journal intime, *de tout et de rien*, écriture, blog




