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31.08.2007
Paul et moi.
J’ai connu Paul il y a soixante ans aujourd’hui. Tout juste.
Encore une occasion de se dire, assis près de la cheminée à se jeter dans le gosier quelques verres de prune, que le temps ne nous attend pas. Pour sûr. Il file sans se retourner vers un improbable futur, sans un regard pour ceux qu’il laisse derrière. Alors avec Paul, on rattrape ces perdus, on cause de ces temps où nos cheveux étaient de jais. On fait remonter de leur fosse commune ces souvenirs communs.
Ces larmes de rires d’antan qui hantent nos cœurs, et qui à cette heure-ci ne sont qu’une triste nostalgie qui nous arrache un petit sourire acide.
Jeannot, Maurice, Estelle, Bertrand et tant d’autres que je pourrais évoquer avec la même émotion. Ceux qui sont partis. Les mémorables disparus et les vivants oubliés dont nous restons depuis trop de temps sans nouvelles. Tous partis.
Les verres qui s’entrechoquent à chaque prénom rappelé. Un silence imposé entre deux. La fumée de nos pipes qui s’élève comme encens en lourdes volutes, chargées de nos litanies, vers là-haut. Une pensée pour ceux qu’on a croisés, Paul et moi.
On a l’air fin, tous deux. Une paire de vieillards à la couenne sèche, épaisse, mais au cœur tendre et fragile comme une joue de nourrisson. Si on nous voyait, assis là, sur ce canapé élimé, à ressasser de vieilles histoires. La larme à l’œil et le verre à la main. Mais que voulez-vous, ça les fait vivre encore un peu tous ces morts. Qui se souviendra des yeux bleus d’une Béatrice émue, du rire caverneux de Louis quand il nous racontait ses histoires, glanées ici ou là, des gentilles moqueries de Patrice ou des coups de sang d’Eric qui s’emportait pour un mot et se calmait sur un sourire ?
Hein ? Qui se souviendra d’eux, de nous tous, quand nous aurons rejoints leur éternité ?
Personne…
Alors nous serons tous morts. Vraiment morts je veux dire. Plus une trace. Quelques grains de poussière soufflés par le vent, disséminés à son gré.
On se regarde avec Paul. Une claque sur le genou. Allez, t’en fait pas mon Paul. Sers-moi donc une petite prune, on va pas se laisser faire quand même !…
As-tu peur, comme moi ? D’être le dernier je veux dire. De porter seul ces absences qui avalent tout le reste, qui font plier le dos. C’est lourd des souvenirs. A deux on tient… mais seul ?
Oui, bien sûr que tu as peur, je le vois dans tes yeux, pourtant rieurs avec ces petites rides qui les étirent et les plissent. Bien sûr que tu es terrorisé. Je te connais comme si je t’avais fait, comme si nous avions passé soixante ans ensembles. On a rasé avec la même lame les moustaches duveteuses de nos quinze printemps. Et maintenant la même barbe drue nous bouffe le visage de son ivoire. On a couru les mêmes filles dans les bals de la région.
Les images se bousculent dans nos caboches. Et les larmes sous nos paupières. Mais aucune ne sortira en cette fin de journée. Coincées entre fierté et pudeur. Elles viendront plus tard, quand chacun sera dans son lit, la gravité ne les retiendra plus, et ce sera un déluge silencieux. Tout à l’heure…
Pour l’heure, l’instant va basculer dans les rires de vieux, ces gros rires graves. Des rires paravents qui ne trompent personne.
Qu’importe… Il n’y a plus personne à bercer dans ces illusions perdues…
15:45 Publié dans 1 - Orchidées | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : histoire, nouvelle, vie, poésie, journal intime, *de tout et de rien*, écriture
28.08.2007
Au revoir...
Il boit une petite gorgée de thé brûlant. Un thé vert à la menthe jaunasse et sans goût. Le moins cher. Et comme tous les matins, le bruit de succion prononcé qu’il exerce ce faisant l’exaspère, elle. Pire, avec les années, ce petit bruit anodin passé sous le silence de son attention l’horripile chaque jour un peu plus, aillant de plus en plus de mal à contenir son agressivité refoulée.
Non que son comportement soit particulièrement agressif, ou haineux mais la molle indifférence avec laquelle il traite sa femme fait que ses gestes sont autant d’attaques acrimonieuses. Il est tout bonnement devenu insupportable, et l’attention qu’elle lui porte, dans l’espoir de voir quelque signe transparaître au travers de sa froide indolence, ne fait que souligner l’éclat du constat. Car nul signe ne pointe jamais. Malgré cela tous les matins, de 7h35 à 7h55, elle ne peut s’empêcher de scruter chaque mouvement de son conjoint. Elle pense alors qu’il a l’air décrépit maintenant.
Un vieillard de quarante ans. Voilà qui se tient face à elle dans cette cuisine, vieillotte elle aussi. Se pourrait-il qu’elle-même ait ce regard usé, ce teint terni par un petit nombre d’années passées trop vite ? Ces cernes sous les yeux bleus de son mari semblent dessinées au crayon. Irréelles. Comme les petites rides qui craquèlent son visage, le poids qui pousse ses frêles épaules vers le sol avec plus d’insistance qu’auparavant.
Une imposture dont elle cherche frénétiquement la faille. Transpercer à tout prix le secret du magicien qui les a transformé au regard de l’autre. Non pour rattraper ces années perdues. Pour comprendre. Juste comprendre.
Lui lit son journal. Inaltérable, inatteignable. Lunettes glissées sur la pointe du nez.
Le bruit des pages tournées avec une énergie déplacée est le seul à oser bousculer un peu le silence qui les étrangle. Parfois ponctué d’une lente et infernale succion. De ces bruissements grinçants qui ne font que mettre en exergue leur long mutisme.
Ramenée par ses réflexions à des jours qui leurs furent plus heureux, elle se plonge encore une fois dans ces yeux clairs qui l’ont rendue folle, il y a longtemps. Si longtemps que ses souvenirs en sont délavés. Javellisés. Elle y cherche une petite étincelle, un dernier espoir, la lueur d’une envie. Elle veut revoir une dernière fois ce jeune homme qui lui faisait une cour empressée, dévorante à l’issue vitale.
Mais non, ces yeux n’exprimeront rien ce matin non plus.
Il ne la regarde même pas, elle est passée du côté des fantômes. Parfois ses sourcils se plissent, signe d’une intense réflexion sur la politique internationale. Mais bizarrement, c’est quand il se concentre qu’elle lui trouve le moins d’intelligence dans le regard. Alors quelques secondes, elle pousse son regard vers la fenêtre, observant le tremblement du pommier, unique verticalité de leur petit jardin. Puis revient vers lui. Il a fini sa lecture et se trouve absorbé dans une nouvelle tâche. Tartiner un peu de beurre sur un bout de pain, objet de toute son attention, évitant soigneusement de regarder devant lui. Vers elle…
Alors, résolue, elle attend la fin du petit déjeuner pour commencer sa journée, sa vie nouvelle.
7h54.
Il va plier son journal et le poser sur le coin de la table. Se lever, mettre sa veste, et partir sur un piteux « à ce soir …», sans même se retourner. Ses premiers mots du matin, les derniers qu’elle entendra.
Sa décision est prise. Ce soir, elle ne reviendra pas. Ce soir, quand il enfilera la clé dans la serrure, la maison sera vide d’elle. Du séisme de son absence, il ne percevra d’abord que quelques répliques perturbant son quotidien. Ce n’est qu’après quelques longues minutes qu’il comprendra qu’il n’aura plus jamais l’occasion de l’ignorer.
Que partie, elle sera présente plus que jamais...
16:05 Publié dans 2 - Rose | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, journal intime, *de tout et de rien*, écriture, blog, littérature
24.08.2007
Madame la marquise.
Madame la marquise baisse les yeux. Assise comme elle le peut dans sa bergère médaillon, gênée qu’elle est dans son corps de jupe baleiné, bien trop rigide pour la liberté dont elle est depuis petite éprise. La pression de son corset de torture, toujours trop fermement serré, est au corps de la dame ce que la cours est à son âme. Une prison infâme, son cachot où rien ne peut être caché, dissimulé, aux regards perçants de ses acolytes d’infortune.
Seule.
L’unique chose qui lui soit permise depuis un nombre d’année qu’elle ne saurait plus même calculer, arrivée au bout du souffle de ses jeunes années. Ricanant, grinçantes, elles sont passées l’une après l’autre en un ignoble défilé, l’ont soumise de force aux grés de leur temps mordicant. Sa solitude. Privilège esseulé. Elle sourit de côté à cette pensée qui la traverse soudain. Même sa solitude se retrouve seule, aliénée des autres privilèges normalement dus à son rang.
Il n’en eut pourtant pas fallu beaucoup pour faire de sa vie un soutenable passage, une souriante parenthèse entre deux anéantissements. Juste quelques maillons de plus sur sa chaîne.
La liberté ? Non, se serait avoir de trop espérer. Mais une coudée supplémentaire, de quelques mouvement pouvoir s’affranchir, sans même s’éloigner. Il faut croire que son Seigneur n’a qu’ignoré sa foi refuge, ce havre de dévotion aveugle.
Quelle ironie d’avoir été mariée à ce rustre, qui de marquis n’a que le titre, aucunement les manières. Les siennes sont arriérées, arrimées à des rochers de granit, d’un granit que rien ne creuse, pas même les lents mais perpétuels assaut de ses larmes acides. Le poing lourd et la tête légère. Il est celui par qui tout arrive, le maître patent des lieux, sur des lieues et des lieues alentours. La prison de ce sordide geôlier est vaste, mais n’est que prison, aux barreaux de peupliers rigides à l’étourdissante verticalité, que l’on voit au loin, aux limites des murs de pierre.
De sa fenêtre, elle les voit et pleure. Elle pleure pour eux, elle pleure pour elle. Quelques larmes sèches abandonnées pour ce qu’elle a été, quelques gouttes versées pour ce qu’ils seront. Ils gouttent encore ces jeunes années qui voient, malgré un apprentissage par trop intense, encore quelques heures heureuses hors de ses ornières dans lesquelles ils s’embourberont. Les années se comptent maintenant sur une main qui les sépare de leurs vies d’adultes. Bientôt ses enfants n’en seront plus.
Tiendra-t-elle seulement jusque là…
Avant que la folie n’expulse ses derniers espoirs, ses dernières abnégations consenties.
- - - - - - - -
Dans le jardin, les enfants jouent. Bandeaux sur les yeux, ils fendent l’air de leurs maigres bras, tentant de s’attraper les uns les autres.
Brisant leurs jeux innocents, un bruit de verre éclaté. Ils ne comprennent pas mais savent déjà, et comme leur mère quelques minutes plus tôt, leurs larmes coulent.
15:50 Publié dans 5 - Pissenlit | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, journal intime, *de tout et de rien*, écriture, blog, littérature
23.08.2007
En scène !!
Je n’aurais pas dû accepter. Je ne suis pas prêt. Qu’est-ce qui m’a pris de lui dire oui, de lui montrer un enthousiasme, qui pourtant était sincère. Ca m’apprendra à ne pas voir plus loin que le bout de mon nez. Pas assez réfléchi disait maman, ça te jouera des tours un de ces jours.
Le jour est venu, il est là.
Autour de moi le gens se préparent dans un mélange d’application et d’agitation. Chacun, sachant ce qu’il a à faire, se concentre sur sa tâche dévolue, s’affairant consciencieusement sur son bataclan de frusques et d’accessoires en tout genre. Mais l’ensemble me donne l’impression d’un remue-ménage chaotique, telle une fourmilière de professionnels appliqués qu’un invisible géant s’amuserait à agacer du bout de sa semelle.
Nous sommes une trentaine, mais nous sommes seuls, dans nos bulles hermétiques à travers lesquelles ne passent que les informations pratiques imprégnées d’un soupçon de panique. « T’as pas vu mon chapeau ? Mais qu’est ce que j’ai bien pu en foutre ? Putain, c’est pas le moment… Personne n’a vu ce foutu chapeau ? », «…ai rien vu, mais si tu vois une canne dorée… j’arrive pas à mettre la main dessus ». Tout le reste est intériorisé, comprimé dans une camisole d’angoisse.
Je n’arrive pas à penser à autre chose qu’a mon ventre. C’est con, hein ? J’essaie pourtant, et tente de visualiser tour à tour une prairie verdoyante, une plage chaude et autres images de nature sereine. Tous les clichés y passent. Les diapos relaxantes se succèdent en vain, je ne les vois pas plus que je n’attends le bruit du vent. Je n’entends que mon bide, il fait des bruits étranges. Il grogne, faiblarde révolte.
Je crois que je vais vomir…
Et si je disparaissais, tout simplement ? Je vais aux toilettes, je vomis, et après je passe par la petite lucarne. Ne restera qu’à changer d’identité, de pays, de vie. Ca se réfléchit. Je suis sûr que David, ami d’enfance, me donnera un coup de main, au moins un coup de pouce, quelques billets pour voir venir.
Ouais, c’est la meilleure solution, je vais faire ça ! Fuir. C’est un peu lâche, oui. Mais je n’ai jamais prétendu ne pas l’être. Je vivrais avec ça mieux qu’avec ces lions qui se battent à grand coups de paluche, griffes dehors, dans mon estomac. C’est une torture. Je ne pensais pas que réaliser ses rêves d’enfant était si difficile. Ca met un peu la pression. Moi je vous le dis, ne réalisez pas vos rêves ! Pas de risque d’être déçu, ni de décevoir. Plutôt ne rien faire que tenter de réussir au risque d’échouer.
L’air est glacial. Surtout dans mon dos. Je suis trempé à en trembler comme feuille d’automne, prête à chuter. Classe, en plus je vais avoir des auréoles de sueur sous les bras le jour même qui devrait m’auréoler de gloire.
La faute au prof. Moi j’y suis pour rien, je suis jeune et insouciant. Naïf même, alors quand on m’a proposé, j’ai foncé tête baissée. Lui savait, il a des années d’expérience, il a bien dû les vivre ces moments là, autrefois, quand ses jambes le portaient encore. Mais il m’a poussé à le faire tout de même. Sadique ! Si je survis, je le tue !
Aller calme-toi. Fixe ton esprit. C’est pas le moment de fantasmer, de partir dans tes délires. Ce moment est celui de la concentration et toi tu trembles, tu te tourmentes pour pas grand-chose. Tu as attendu des années pour en arriver là, alors tu respire un bon coup, tu te mets un coup de pied au cul et tu fonces bordel !
Belle tirade cette dernière. Jolie tentative.
Me surprenant dans mon irraison psychotique, les trois coups résonnent dans le théâtre.
Alors le lourd rideau s’ouvre et s’échappe dans la brèche toutes ces idées noires.
Les lions sont lâchés, la camisole brûlée…
17:25 Publié dans 2 - Rose | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, journal intime, *de tout et de rien*, écriture, blog, littérature
21.08.2007
La mare au vilains canards
Ce soir j’en ai marre. Voilà, c’est dit.
Une vie tracée. « Le chemin vous sera indiqué par des flèches bleues, il n’y a qu’à les suivre et vous arriverez à destination sans encombre, la société vous le garantie ».
Et si je veux m’encombrer ? Mettre dans mes sacs tous ces sentiments refoulés, tous ces cris qui ne demandent qu’à exploser à la face d’un monde indifférent, et les semer, ici où là, sur le chemin de mes pérégrinations.
Effacer les routes, les chemins.
Cheminer au hasard. Couper à travers champs et ne plus suivre seulement ceux qui suivent les flèches mais croiser des impromptus au détour d’un coquelicot, ceux qui ne me ressemblent pas, et m’enrichir de leur essence, m’enivrer de leur parfum de liberté exhalé à tous vents.Ne plus me laisser balloter par les courants de pensée, mouvants sans émouvoir. Bercé. Endormi. Léthargique.
Je veux voir, je veux connaître, je veux rencontrer, et plus que tout je veux comprendre. Me laisser guider par mes instincts camouflés. L’âme s’élève quand la raison sombre. La raison s’élève au profit des âmes sombres. La raison se dresse. La raison s’éduque, elle, et s’érige en grande victorieuse.Je connais les règles du jeu. Mais ici on ne joue pas monsieur ! Pas de temps. Les pas de la raison. Toujours elle, maudite. Mal dite.
A quoi bon toutes ces simagrées, toutes ces âmes détrônées qui errent en des lieux délaissés ?
Mais tu es là. Et ces questions n’ont plus de sens…
C’est mon âme qui me l’a chuchoté ce sombre soir, loué, qui nous a vus naître enfin.
21:05 Publié dans 1 - Orchidées | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, journal intime, *de tout et de rien*, écriture, blog, littérature
J'ai comme une lourdeur...
J’ai comme une lourdeur sur le cœur.
Je crois que j’ai dû manger un peu trop de sentiments. Alors ça pèse un peu, la balance a éclaté et plein de petits engrenages jonchent le sol. Pourtant, jusque là, j’avais toujours eu le cœur balaise. Un vorace de premier choix, qui n’a pas supporté mon dernier.
Resté sur sa fin, il s’est pris de boulimie et je me suis de nouveau épris pour une alléchante demoiselle. La mal léchée, visage caché sous le capuchon de sa pelisse, m’a tendrement effleuré, effeuillé, papouillé. J’en ai eu le palpitant troublé, tremblant, semblant à chaque saccade s’affaisser.
Le papillon s’est posé. Affamé, mon cœur l’a croquée.
Affalée sous sa peau lisse de pêche, la fallacieuse chimère essaima son amertume sur le sucré de cette inattendue rencontre. Et s’en est allée le teint halé, de la chasseresse rassasiée, sur ses joues boursouflée.
Indigestion. Nausée.
Diète.
18:25 Publié dans 5 - Pissenlit | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, journal intime, *de tout et de rien*, écriture, blog, littérature
17.08.2007
Allons-y
L’osier de sa chaise craque, sous les assauts de sa respiration sifflante, seul signe de vie de ce corps amorphe. Prisonnier de sa stupeur, il ne peut esquisser autre mouvement que ces côtes qui monte et descendent lentement.
Sa seule présence le met dans une situation délicate. Parler et risquer de l’ennuyer de ses propos de vieillard ou rester dans ce silence qui déjà s’allonge. A chaque battement de cœur la question revient, algue bercée par flux et reflux sanguins, coincée entre la plage déserte sur laquelle s’échouer vaut mort et le large qui l’aspire dans le néant de son immensité.
Se fondre dans une absence discrète, disparaître.
Que lui dire. Comment entamer la conversation ? Non, non, le mieux est encore de se taire, de se terrer dans ce mutisme qu’il connaît bien. Se préparer à répondre, balayer de l’esprit tous les cas de figure.
Elle lui rappelle tant Claire. Seule dont il puisse se souvenir, essoufflé qu’il est d’une vie trop vide. Elle était belle. Tellement belle. Celle-ci bien sûr n’en est qu’une frêle copie. Mais il y a un petit quelque chose. Est-ce sa façon de se tenir ? Ces cheveux qui ondulent ? Ce parfum exhalé ? Une façon d’être présente qui rappelle à sa mémoire défaillante l’art d’absence de Claire.
Ahhh ! Claire…
Son souvenir l’éloigne un peu du présent. Alors son cœur se calme un peu, et en métronome de son monde, allonge les secondes qui lui passent dessus.
Pudique toux. Retour à maintenant.
Qu’est-ce qu’elle est venue faire là cette petite. La maison est pourtant éloignée du village, on ne vient pas ici par hasard. Non c’est impossible. Lui demander ce qu’elle veut, peut-être... Se racler la gorge et se lancer dans une bataille perdue. Grande inspiration. Et… Des points de suspension perdus, suspendus dans le vide, entre le réel et le possible. Acte manqué, manque d’inspiration.
Affaissement.
Mais bon sang, qu’est-ce qu’elle fait là. Cette question le taraude et lui vrille l’esprit. Il ne l’a même pas vu venir. Il a dû s’assoupir un instant. Ou alors il est assoupis et rêve de Claire, déformée par l’oubli, par ces années sans elle. Comment savoir ?
Il préférerait qu’elle parte, qu’elle s’en aille comme elle est arrivée, par un sentier qui n’existe pas. Mais la voilà qu’elle le fixe maintenant. Et pèse sur lui tout le poids de ce regard qu’il n’ose soutenir. Le visage lui chauffe. Il brûle et se consume de honte, dans son stupide silence qu’il faudrait briser, enfin. Non, c’est elle qui est venu, elle n’a qu’a parler si elle veut. Moi j’étais là, se dit-il, je ne demandais rien à personne, et je compte bien qu’il en soit encore ainsi.
Il ferme les yeux. Il la prive de lumière, noir total. Elle n’est plus là, elle ne le fixe plus.
Il repense à Claire. Vague impression de temps pleins d’elle. Il fronce les sourcils pour faire venir ces images oubliées du bonheur. Elle arrive. Elle l’embrasse.
Lui, sourit dans son sommeil.
Il ouvre les yeux. La femme lui sourit. A peine. Juste de quoi le calmer, un peu. Elle semble rayonner, entourée dune léger halo. Hallucination ou reflet du soleil dans se cheveux. Peu importe. Son souffle ralentit.
« Allons-y… »
15:40 Publié dans 1 - Orchidées | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, humour, journal intime, *de tout et de rien*, écriture, blog
16.08.2007
je vais...
Je vais mourir.
C’est une certitude.
Reste à savoir quand et comment. Et c’est là mon enfer.
Le soir, quand je me glisse sous la couette, les images me reviennent. Mon psy dit qu’il ne faut pas faire trop attention, que ce ne sont que des visions qui traduisent mon sentiment d’impuissance face à l’inéluctabilité de la mort. Un simple reflet dans l’eau. Ca me fait une belle jambe de le savoir, n’empêche que les images sont toujours là, à faire leur danse funèbre autour de du lit…
Quand je parle d’images, c’est un peu réducteur. Beaucoup même. Ce ne sont pas vraiment des images, plutôt des rêves éveillés. Les images torturées par mon esprit tortueux sont tellement réelles qu’elles ne vont pas seules. Elles sont accompagnées de leur cortège de peurs, d’impressions, de sensation de vide au creux du ventre.
J’ai bien essayé de fermer les yeux. Ca change rien...
J’ai essayé d’ignorer toutes ces tourmentes. Méthode de concentration, de respiration, de relaxation. Rien n’y a fait. Je vois des flammes, des chutes, des tremblements, des impotences, des accidents, des agonies, des tortures, des ignominies. Des douleurs effrayantes, effarantes de réalité.
Plus rarement, je vois un vieux, allongé dans son lit, souriant à l’infini qui l’attend.
Et elle à côté qui dort d’un sommeil de juste, sourire aux lèvres, béate de rêves exotiques. Les premières fois, je la réveillais égoïstement. Je ne sais pas trop pourquoi. Pour lui faire partager mes angoisses, pour me sentir moins seul, stupide appel au secours nocturne. Stupide parce qu’inutile. Nuisible même…
Elle ne comprend pas.
Elle ouvrait ses yeux ronds pour ne pas se rendormir, c’était mignon tout plein. Bel effort de soutient. Mais elle ne comprenait pas. Un peu comme ces mères qui tentent de consoler leurs enfants, criant contre l’obscurité. « Mais non, il n’y a pas de monstre sous ton lit…» Ben si.
Ils guettent.
Maintenant, je la laisse dormir. Elle a l’air si paisible quand elle dort. Comment la troubler ? Immortelle. Infinie. Ca m’aide, un peu. Bien sûr, les cauchemars sont là. Toujours. Mais son sommeil les tient à distance, les mets en joue pour qu’ils n’approchent pas.
Alors je me serre contre elle et j’entends son cœur qui bat. Lentement, sereinement.
Bien sûr, les cauchemars sont là, toujours rôdant, mais je n’ai plus peur.
17:00 Publié dans 2 - Rose | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, humour, journal intime, *de tout et de rien*, écriture, blog
09.08.2007
Rêverie d'un condamné.
Je suis assis au beau milieu d’une carte postale. Une photo, prise tout près de chez mes parents, dans le sud-ouest. Une colline édénique sur papier glacé, de celles que l’on voit parfois en rêves, agrémentée en son sommet d’un chêne à la ramure ronde et douce, à l’assise ferme et sereine. En arrière plan, estompée, jaunie de poussière levée des champs de blé par les moissons, la chaîne des Pyrénées, majestueuse.
Mirifique panorama qui induit, à lui seul, une bouffée de confiance en la vie, inébranlable, un regain d’espoir à qui l’a perdu chemin faisant.
Au pied du grand arbre, une minuscule tâche sombre, qu’on devine à peine dans l’ombre portée des feuilles. Une minuscule tâche, frêle et incertaine.
Moi...
Alors que je contemple, yeux en soucoupes, ce décor somptueux, celui-ci se met soudain à s’agiter timidement, aux limites du perceptible, devenant animation impressionniste, flouté onirique. Ce sont les feuilles de l’arbre qui se balancent lentement au vent, et s’entrechoquent avec tendresse, se murmurant des histoires insensées que les hommes devinent mais ne comprennent plus, devenus étrangers.
Je les perçois avec une acuité nouvelle, l’oreille tendu, ces secrets de polichinelle que les blés frémissant se font forts de colporter alentour. Et même jusqu’aux bouts du monde, s’il le faut…
Ce sont des paroles de libertés.
Ils chuchotent des mots évanescents, les indications pour suivre une voie débonnaire, baignée dans la douceur d’un soleil de printemps, quand le ventre est plein. Quand les seules plaintes ouïes sont celle des pies qui se chamaillent les plus hautes branches des arbres ou quelque graine tombée des mûrs épis.
Toutes ces promesses, je sais, je comprends malgré tout, qu’elles ne sont pas de frivolités faites. Le réalisant, je soupir d’aise, bienheureux que je suis alors. Comme ils sont doux, ces moments communiants. Pointer toute l’essence du tout, savoir qu’on y a un rôle qui ne vaut aucun autre, et qu’aucun autre ne vaut.
Savoir qu’il n’y a pas valeur qui vaille.
J’en reste extatique des heures durant, sans les compter, et déjà le vent faiblit, figeant la carte postale en un étrange mutisme.
C’est la nuit qui s’annonce discrètement par le silence, avec cette pudeur qui lui est propre, désolée de s’imposer ainsi jour après jour, de chasser la lumière de sa céleste tanière. En guise de pardon elle laisse toujours quelques minutes de répit à la clarté du ciel, qui en profite pour exposer toute sa splendeur, et dans un ultime effort tracer à son gré d’imposantes arabesques teintées de chaleur.
Les derniers rayons s’affaissent et effacent cette silhouette griffonnée, de quelques traits de crayon noir sur une photo, accrochée sur un mur aphone.
Déjà l’ombre regagne sa cellule.
Notre cellule....
18:55 Publié dans 2 - Rose | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, humour, journal intime, *de tout et de rien*, écriture, blog
08.08.2007
petit homme
Le monstre se tiens là, tapi dans les fourrés qui bordent la propriété, au sud. Seuls peuvent trahir sa discrète présence l’effrayant éclat de ses deux yeux jaunes à la pupille verticale.
Julien le connaît bien. Il l’a souvent vu rôder ces derniers temps, aux alentours de sa demeure. Jusque là, il s’était toujours tenu à une certaine distance, mais aujourd’hui, une barrière avait été franchie. Et avec elle, un point de non retour.
Ainsi, le combat tant redouté aurait lieu aujourd’hui même, dans ce jardin pourtant si verdoyant et fleuri, si calme. Un espace de bien être qui ne tolère aucune vilenie, au risque d’en perdre son essence. Cette chose ignoble n’a pas sa place ici, colère Julien, serrant les dents dans une moue déformant atrocement la douceur de ses traits.
A moins que ça ne soit de la crainte.
Car bien qu’il ait déjà pourfendu nombre d’ennemis à la lame assurée de son sabre, chaque confrontation reste pour lui une épreuve. Malgré sa maîtrise et son assurance, il ne peut s’empêcher de penser qu’un jour, ça ne suffira pas. Qu’un jour, l’Autre sera plus fort, plus leste, plus malin. Sans parler de la fourberie extrême dont ces bêtes sanguinaires peuvent faire preuve pour atteindre l’objectif fixé.
Sans quitter les deux points jaunes des yeux, Julien fait quelques pas en arrière pour aller empoigner son arme. Il la garde toujours sur lui d’habitude, pour se rassurer, mais il s’est laissé distraire par le calme environnant, par la paix qui régnait là depuis plusieurs jours.
Son arme en main, il prend sans brusquerie la direction du thuya massif, qui trône au milieu de la pelouse. A mi-chemin entre les deux adversaires. A couvert. Se cacher de ces deux fentes qui le fixent avec obstination. Briser le contact visuel pour déstabiliser. Adossé, il essaye de calmer sa nervosité, de contrôler ce souffle qui s’emballe seul et ainsi refroidir ce sang qui bouillonne en lui et cogne sur ses tempes.
Ses muscles se tendent. Il est prêt. Il va falloir agir vite, bondir sur le monstre et l’occire avant qu’il n’ait le temps de réagir.
Avec assurance, il lui fonce dessus, comme une flèche, les deux mains fermement resserrées sur la garde de son arme. Mais la bête, d’un bond extraordinaire sur le côté, esquive l’attaque, en un sifflement démoniaque, sortant les griffes, près pour une contre attaque au moindre mouvement de Julien.
Celui-ci sait qu’il à l’avantage, l’Autre est sur la défensive, nerveux et affolé.
Le moment est venu d’en finir.
Julien lève son épée au dessus de sa tête, près à l’abattre sur la créature….
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« Julien, laisse le chat tranquille ! »
« Et lave toi les mains, on va passer à table… »
14:05 Publié dans 3 - Paquerette | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, humour, journal intime, *de tout et de rien*, écriture, blog




