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26.09.2007

Elle est revenue

Elle m’a finalement rattrapé.

Pourtant, j’avais vraiment tout fait pour être hors de la portée de ses tentacules. Je l’avais presque totalement gommée de ma vie, ne subsistaient que quelques contours crayonnés, grisâtre et flous. Car si je ne l’avais pas totalement effacée, j’avais tout du moins estompé à force de patience et d’abnégation les images de son absence, et les tracés du manque induit. Résigné, j’avais appris à vivre avec ce vide qu’elle avait creusé d’un regard pour me le laisser à combler, chose que je faisais lentement mais sûrement, poignée de sable par poignée de sable. J’ai toujours eu un esprit que l’on peut qualifier de fort, de déterminé, et bien que m’imposer cette amnésie partielle ne fût pas la chose la plus facile qu’il m’ait été donné d’expérimenter, je m’y suis tenu toutes ces années avec la ténacité fébrile d’un ancien alcoolique notoire, devenu anonyme.

Mais voilà, j’apprenais à mes dépends que quoique l’on puisse faire, on ne maîtrise rien. Ou si peu que s’en est dérisoire. Les tremblements avaient disparu ainsi que les sueurs froides, les maux de ventre, et je tenais dignement debout. Mais je restais conscient, comme ces anciens dépendants, que la rémission totale m’était interdite à vie.

Pour replacer les choses dans leur contexte, je dois vous parler un peu d’elle, du nous qui n’était un chétif mort-né, une fausse couche désastreuse. Dès que je l’ai vu, j’ai su que nos âme étaient, sinon sœurs, du moins cousines éloignées. Je sais, ça fait un peu fleur bleue, roman à l’eau de rose. Je sais aussi que nous devions être une bonne centaine à avoir su. Elle était comme ça, une magnésite oculaire, une corne d’abondance onirique avec ses fruits défendus, ses cœurs fendus en douceur. Bien qu’elle fut remarquablement faite de sa personne, en proportions qui eut inspirée nombre de peintres, fine et gracieuse, l’essentielle de sa séduction passait par ses prunelles accortes, par ce visage angélique et rieur. Elle avait en effet cette faculté, elle qui d’ordinaire paraissait morose, regard perdu dans les feuilles mortes d’un triste mois de novembre, d’éclairer son visage dès que ces yeux verts en accrochaient une autre paire. L’impact sur nos pauvres cœurs transis était d’autant plus saisissant que le contraste entre ces deux visages offerts était fulgurant. Car ainsi, vous aviez toujours l’impression d’être à ses yeux unique, irremplaçable, indispensable à son existence, pensant être l’origine de ces illuminations de prunelle.

Elle m’était devenue, par voie de conséquence, la déesse inaccessible et idéalisée que les jeunes esprits romantiques sont prompts à concevoir. Un doux espoir d’adolescent qui devait tomber en miettes sous les coups répétés de la dure réalité qu’est parfois la vie, que sont parfois les chemins qu’elle vous fait prendre contre votre gré. Car le temps de me décider enfin à vaincre ma timidité et à dépasser les quelques mots futiles échangés entre les simples camarades d’amphi que nous étions, déjà cinq années étaient passées, nous éloignant l’un de l’autre sans nous avoir laissé le temps de nous rapprocher.

Et malgré mon amnésie forcée, elle est restée pour moi une passante, telle que chantées par Brassens.

Elle m’a rattrapé alors que je m’y attendais le moins. Son image à refluée, ramenée à la surface et poussée sur le sable par une marée maudite.

Elle était là dans son pull à grosses mailles, un sourire que je déchiffrais comme complice accroché à ses jolies lèvres avec toute la désinvolture et le naturel qui lui étaient propres, quinze années plus tôt. Un regard de biais, tête légèrement inclinée sur sa gauche sentimentale. Intense. Je n’ai jamais retrouvé ce regard, type rayon X, qui vous met l’âme à nu d’un simple effleurement de pupille.

Content de la revoir, je me suis dirigé vers elle, sûr de moi malgré cette nudité, et malgré ce cœur battant de souvenirs ravivés. Sûr de mes sentiments surtout, que je pensais naïvement étouffés par ces années qui apparemment l’avaient épargné mieux que toute autre. La nature est arbitraire, certaines plus que d’autres ont droit à ses faveurs, à certains privilège accordés de bonne grâce.

Petite bise. Et petite gêne, forcément.

On s’est assis tous les deux dans un coin de la salle bondée d’autres anciens élèves, dont nombre de nos amis respectifs, que nous ignorions avec splendeur. Nous avons beaucoup échangé, partagé, se parlant bouche contre oreille à cause de la musique qui claironnait. Comme si nous étions conscients que d’avoir par trop nargué le temps qui passe, en le gaspillant avec cette impertinence de ceux qui pensent l’avoir. Rappelés à l’ordre, nous lui devenions dociles, respectant son cours naturel.

C’est alors qu’elle a prononcé ces mots. Ces mots que j’avais longtemps, trop peut-être, espérés. Ces mots qui me replongeaient aussi sec dans la dépendance, ce verre cul-sec que redoutent les sevrés toute leur vie. C’était doux et ouaté. C’était chaud aussi, dans mon estomac. Et je gouttais mon bonheur comme une liqueur sucrée, à petites gorgées.

L’alcool s’est évaporé, les images dispersées. D’abord en un flou indécis, puis vraiment déformées, comme des mirages sur une route d’été, distordus, incohérents. Tout devint distant et lointain.

Je fulmine maintenant. Certains rêves sont beaux, doux. Certains, que l’on nomme cauchemars, sont effrayants.

D’autres, enfin, sont cruels…

21.09.2007

L'empire s'effondre.

Assi au milieu de mon salon, je contemple mon empire disloqué. A même le sol. Limité l’empire. Délimité. Un petit monde plié à mon bon vouloir, de quatre vingt dix mètres carrés et cinq portes. Pas un ni deux de ceux-ci n’est exempté de chaos. Chaque parcelle de parquet ciré est couverte de loques en paquets et de breloques de toutes sortes.

La vie s’est étalée, répandue avec les années passées. Elle s’est immiscée dans chaque renfoncement secret, prétendu inaccessible, fille facile dispersée à tous les vents venus, brûlée de tout bois. Là, juste là, sous mes yeux effarés. Et jours après jours, le temps apprêtant, je l’ai vu qui s’installait, avec l’obstination mesurée d’un métronome balançant.

Maintenant elle déborde, fait craquer les murailles du temple, à la manière de ces grands arbres qui n’ont de force que dans la patience, et qui assurés fissurent parpaings, parapets et murets, s’insinuent au cœur fendu des roches et gondolent les bitumes.

Toute cette vie, il va falloir l’enfermer, la mettre en boîte marron de carton. Trier, classer, répertorier. Jeter aussi, bien que peu, la sélection artificielle étant parfois nécessaire à la survie des restants, des gardés.

La lutte est rude, quand on touche à ces objets oubliés, endormis sous la poussière, cachés dans les restes des guerres d’autres fois. Car la poussière n’est pas seule à se soulever. Avec elle, les souvenirs, les émotions de gosses, les moments passés incrustés dans chacun de ses grains. Les stigmates palpitants sous leurs cicatrices.

Laisser le jardin en friche, en jachère pour que d’autres viennent planter quelques graines, quelques fruits.

Et partir en terres inconnues, timides conquérants, participer encore à ce jeu sans fin, sans finalité.

20.09.2007

Pedicure

Je vois des pieds toute la journée. 

C’est à ça que j’occupe mes heures d’éveil. Mon passe-temps, comme qui dirait. Regarder des bas, des bottines, des scandales, des nu-pieds, des baskets. Des bottes en cuir, des claquettes, des chaussures de marche aux talons renforcés, et même des pieds non chaussés. Les plus rares. C’est fou la diversité de formes et de couleurs que ça peut avoir des chaussures, une façon de se démarquer de marques différentes, une démonstration de toute la futile créativité des hommes.

J’en arrive même à comprendre ces femmes qui passent des heures et des heures, dans le magazine de l’autre côté de la rue, pour n’en choisir qu’une paire.

Je me souviens, un jour, pour passer le temps de ce fastidieux passe-temps, je me suis mis à compter le nombre de paires différentes que je voyais défiler. J’ai une mémoire visuelle, ça aide. Je suis arrivé à un total de cent trente sept. Non qu’il n’y en ait plus, mais j’avoue m’être assoupis avant d’atteindre la deuxième centaine.

Moi, j’ai des vieilles Converses bleues. Un peu usées, un peu râpées, presque trouées. C’est que je les ai traînées dans toute la ville. Si leurs semelles déteignaient, on ne pourrait pas voir la différence entre le sol et le ciel, chaque parcelle de macadam aillant un jour ou un autre fait la rencontre de ces deux amies. 

Qu’elles soient élimées ne me gêne pas, je suis le seul à les voir. Car autant je vois passer toutes leurs paires, autant les innombrables passants qui me passent devant ne jettent même pas un coup d’œil aux miennes. C’est comme ça. L’unilatéralité est règle de ce monde.

Les gens passent sans me voir. Du moins est-ce l’impression qu’ils veulent me donner. Je sais bien que ce regard que j’attends au fil des heures s’est détourné dès lors que je suis rentré dans leur champ de vision. Je suis peut-être invisible… Certainement pas aveugle. Ils savent bien que je suis là, assis en tailleur sur ma vieille couverture, avec miteuse mitaines. De fanatiques adeptes de la stratégie de l’autruche. Si je ne te vois pas, tu n’existes pas.

Alors ils me rayent de la carte, comme ça, d’une simple absence d’attention.

D’aucuns diront que c’est pour ne pas faire peser sur mes minces épaules le poids de leur jugement, de leur pitié. Peut-être pensent-ils que cet infime lien oculaire les tirerait au sol, par quelque amalgame du très grand qui nous jetterait par là même dans le même sac.

Ma présence les gêne, parce qu’elle les renvoie à leur indifférence, à leur manque de compassion, et qu’ils ont lu, dans les livres sur le bouddhisme achetés à la Fnac , que cette compassion est le paroxysme du bien, de la vertu qu’ils prônent lors des dîners fastueux auxquels ils participent.

Je les gêne parce qu’ils vont à l’encontre de leur propre morale, les yeux ferment fermés. Obstinément.

A bien y penser, ce sont eux les piteux.

 

Car en tournant la tête vers le trottoir d’en face, vers cette vitrine de petits santon d’argile, ce n’est pas de moi qu’ils ont honte, c’est d’eux-mêmes.

14.09.2007

On the road again

Regard en demi-lune. Comme dans les dessins animés Japonais. De travers. Douteux, il me surveille du coin droit de ses yeux délavés. Il est mal rasé, sent un mélange de bière chaude et de mégot froid. Sûrement à cause de celui, éteint, qui traîne en équilibre sur sa lèvre inférieure, collé de salive sèche.

Pas bavard, le type. Mais à tout prendre, c’est peut-être mieux comme ça, je n’ose pas imaginer les propos qui pourraient se déverser de ce trait horizontal et violacé qui lui sert de bouche. Comme s’il était né sans, et qu’un chirurgien improvisé lui en avait taillé une d’un coup de rasoir trop approximatif. Nul son ne s’en échappe, ou alors je n’en perçois rien, camouflé qu’il serait derrière un High Way To Hell au niveau sonore trop élevé.

On se croirait dans un road-movie des années soixante-dix. Une grande ligne droite tellement perdue au milieu de nulle part, qu’on ne peut imaginer venir que du néant. Et qu’on y retourne. Une éternité linéaire, la progression n’étant marquée que par les quelques arbres rachitiques, rabougris que j’aperçois parfois sur le bord de la route, plantés dans le sable par quelque mauvais géni. La chaleur étouffante qui les écrase de son talon dédaigneux me parvient au travers de la vitre ouverte, en épaisses rafales.

Une rencontre d’infortune, dans le bar miteux où l’âme charitable précédente m’avait déposé.

« Tu vas où mon gars ? »

« N’importe, là où vous me déposerez »

« …, ok, grimpe »

J’ai pris soin de fermer ma chemise, pour cacher les traces brunes et sèches qui se disputent la surface de mon tee-shirt, et j’ai grimpé, tête basse derrière ma casquette noir.

« Tu peux glisser ton sac derrière, il va pas s’envoler… » m’a-t-il lancé au bout d’un moment, voyant que j’agrippais toujours ce sac de toile, le serrant fermement contre moi. Comme poussé par un pressentiment, je l’ai gardé avec moi. Le type n’inspirait pas la confiance, alors j’ai préféré ne pas trop me disperser dans son bahut.

Ce sont les seuls mots qu’on a échangés. C’est un peu court sur une heure de trajet. Je n’avais pas trop envie de parler de toute façon. Y’en a qui vous soulent de paroles insipides, qui comptent meubler le vide de leur inexistence par un flot de phrases désarticulées. Je parle donc je suis. Simple et inefficace. Et ceux-là ne sont pas les pires, puisqu’ils n’attendent pas de retour des autres. Ils donnent mais ne prennent jamais. Tant mieux. Les pires, sont ceux qui veulent dialoguer mais qui s’en foutent complètement de ce que vous pouvez bien leur raconter. C’est simplement qu’ils ont moins mauvaise conscience d’épandre leurs vies sans pudeur.

« T’as faim ? ». Relent de bière.

« Un peu. Mais ça presse pas… ». Juste quelques gargouillements dans le ventre.

« Ok …».

On a roulé encore deux heures. Les papillons sont devenus dragons qui crachent leurs jets d’acide dans mon estomac. Suffit de pas y penser, je devrais pouvoir tenir une heure encore.  Une souffrance bénigne, cachée derrière les autres.

Au loin s’élève un nuage de poussière, dans l’axe de la route, toujours aussi droite. Une inlassable cheminée d’usine. Un point brillant. Un autre camion qui avance vers le néant.

On ralentit.

« On va s’arrêter bouffer ici. ».

« Bouffer quoi ? Y’a rien à des kilomètres ! ».

« T’inquiète pas pour ça, t’aura c’qui t’faut… ». A ce moment, sa clope éteinte a trembloté. Signe à peine visible d’un simili-rictus, horrible, qui lui déformait le visage et en accentuait d’autant plus la dissymétrie naturelle. Une goutte de sueur a coulé entre mes deux omoplates, me suppliciant.

L’autre camion s’arrête, lui aussi.

Ce n’est plus une goutte mais un torrent de sueur gelée qui s’écoule…

« Hé ! Salut l’ami… »

« Salut Michel, je commençais à croire que j’te verrais pas aujourd’hui… T’as foutu quoi bordel ? »

« T’occupe » a répondu le dénommé Michel, en se grattant le bas ventre d’une main, non sans fierté dans le regard, qui n’avait rien à envier à l’autre. Un regard porcin. C’est la première image qui m’est venue, empreinte de dégoût. Nombre de frais souvenirs l’accompagnèrent.

«  Tu fais chier Michel, t’en rate pas une… ! »

« Tu l’as dit mon salaud !! » Regard décidément bien porcin, et convenu. Mini-silence. Gros rires gras des deux bonhommes, à en secouer la graisse de leurs ventres de buveurs de bière.

Ils semblaient m’avoir oublié, buvant leur Kro tout juste ouvertes, moussant de chaleur et se rependant sur leurs avant-bras et tee-shirts, dans leur totale indifférence. Alors je suis remonté dans le camion, prendre mon sac, pour me barrer de là, fissa. Ces deux porcs ne m’inspiraient pas grand-chose de bon.

« eh ! tu vas où toi ?? » m’a gueulé mon compagnon de route.

« Je continue ma route, elle s’arrête pas là… »

Il m’a choppé le poignet avec une force que je ne lui soupçonnais pas. Décharge adrénalinée.

« Vas savoir… » m’a-t-il répondu en m’envoyant valdinguer vers gros porc numéro deux.

« Déconnez-pas les gars… »

« Ohhh, fais pas ta timide ma grande, on va te présenter deux copines… » a dit Michel, main sur sa ceinture. Et l’autre qui me serrait contre lui. Même odeur de bar perdu. Le sang me montait à la tête, la nausée se précisait. Au moment même où gros porc numéro un, parties à l’air, arrivait à mon niveau, la nausée à été trop forte. Je lui ai vomi dessus.

« Putain d’enfoiré » a-t-il gueulé « t’es répugnant ! j’vais t’apprendre les bonnes manières moi, j’te l’dis ! » Et il a levé une main, prête à être envoyée à grande vitesse sur ma barbe de trois jours. Ma main a glissé dans mon sac, trouvant une surface métallique, gelée comme la sueur dans mon dos. Deux amies de longue date. Et avant que sa main ne m’atteigne, la majeure partie de ses abats se retrouvaient exposés au soleil, le laissant gueuler une fois de plus, une dernière, l’œil mou.

L’autre s’est écarté d’un bond. C’est fou comme on perd rapidement sa contenance quand on voit son pote les tripailles à l’air.

« Tu sais ce qu’on fait aux porcs Michel ?…» lui lançais-je, l’œil exagérément mauvais. Il n’en a pas fallu plus. Il s’est pissé dessus. Mais bientôt, ça ne se voyait plus, la pisse recouverte de son sang épais.

Et j’ai repris ma route, la tête basse derrière ma casquette…

Trois dans la même journée, c’était lourd à porter…

12.09.2007

Ciel

Le ciel est noir. Passé au charbon. Me voilà mineur, à gratter le sous sol de notre vie, au fond de ces galeries érodées des tourments du temps.

Nous ne nous sommes pas méfiés, forcément...

Juste quelques petits trous à la surface, disséminés. De petites contrariétés, rien de plus pensions-nous. Mais nous les avons laissées vivre leurs vies que nous imaginions naïvement insignifiantes. Alors trop contentes de cette inespérée liberté, elles nous ont bouffés de l’intérieur, parasitant nos organismes, se multipliant, grouillant sous la surface.

Les as-tu nourries pour qu’elles aient si bien proliférées ?

Je n’ai rien vu venir. Je n’avais pas vu que les poutres étaient rongées de partout. Elles sont tombées en miettes. Des copeaux, ce qu’il reste. Les vestiges cramoisis de deux vies en une. Deux demis vides.

Le ciel est noir. Nous aurions pu tout arranger à l’amiable, partager le commun de nos existences communes. Tout séparer en deux. Mais tu as pris toute la lumière avec toi en partant. La porte a claqué, est tombée.

 

Le linteau était moisi lui aussi. Alors voilà, c’est fini.

Exilé en nuit polaire, j’attends une improbable aurore en claquant des dents.

10.09.2007

Mignonerie

Quand j’étais petit, j’étais fluet. Discret et négligeable. Négligé : la chemise hors du bermuda taillé dans ses pantalons, lacets des godillots défaits. Un souffle de vent et je parcourais le monde sur son dos douillet, valdingué de monts en vallons, abecqué de monts et merveilles.

Une démarcation de l’espace, tout au plus. Un repère du vide. Un trait vertical, planté en terre et cheveux en l’air. Mais on ne pense pas avec ses pieds, ou si peux, plutôt avec sa tête que j’avais ennuagée, dispersée à tout va. Un épouvantable épouvantail, qui rien n’effraye, ni les chouettes ni les corbeaux, puisqu’il sourit au passant qui n’ont rien de mieux à faire que passer. Pour plus tard repasser…

Puis j’ai mangé de leur soupe. La vacherie ! Elle devait être empoisonnée, cyanurée, les vils m’ont forcé à grandir. Un époux vanté, car il me fallait quitter le nid, convoler vers d’autres horizon qui ne serait pas celui de mère, qui déjà donnait ma becquée à d’autres affamés. Mais voilà que j’effrayais les couettes aux corps, euh…comment dire ? oui je sais : beaux.

Sans fardeau, j’étais bel et bien libre. Alors larguez les amarres, que je m’envole !

J’ai suivi ma tête-montgolfière que les vents ascendants réclamaient. J’ai fait le tour du monde sur leur épaules charnues par-dessus les mers, vu des paysages de rosée, des horizons étalés. Des monts, des golfs, des déserts.

J’ai vu bien trop d’agitation, partout la même course. Seul le dossard changeait. Alors, sur une petite île j’ai posé un choix, puis un pied, et fait une halte. J’ai dû m’endormir quelques temps, fourbu de toutes ces vues.

Au réveil, un point au ciel. Un petit nuage blanc.

Elle s’est posée, a souri à l’épouvantail. Il a souri aussi à la passante, qui en fin de compte ne passait pas.

Elle était arrivée.

Je crois bien que je l’aime.

07.09.2007

Heureux qui comme Ulysse...

L’avion vient juste d’atterrir. Changement de stratégie de son corps. Après presque deux heures de vol, pendant lesquelles son attention était aspirée par son estomac vacillant, celui-ci cède sa place, une fois les moteurs coupés. Son cœur prend le relais de l’égocentrisme, et s’impose, frappant à grands coups sur la porte de sa conscience.

Neuf ans. Neuf années de pérégrination passées plus à l’est, de capitales en capitales, tout ça pour se retrouver au point de départ. Kichronov. La ville qui l’a mise au monde, bienveillante, mais dont l’instinct maternel vieillissant, prématurément épuisé par toutes ces âmes affamées à nourrir de sa poitrine, fanée au fil des enfantines années d’Alex. La séparation fut difficile. Malgré la faim qui lui creusait l’estomac à coup de pioche, il lui a fallu une année d’hésitation pour prendre ses distances. L’attachement était profond, et quand on attaque l’acier de ses chaînes, même rouillées, avec ses ongles, ça demande beaucoup de temps. Et de douleur.

Résigné, il avait des années erré, cherchant l’introuvable. Balloté aux grès des opportunités, des mouvements de ces foules immigrées qu’il suivait en queue de file, opinant mollement du chef aux décisions prises par les leaders de sa petite communauté d’exilés, d’apatrides.

Une histoire de fuite.

Jusqu’à être rattrapé, réexpédié, ramené à sa source sous escorte kaki. Escorte qui ne passera même pas la porte de l’avion, dont pas un pied ne foulera le sol de Kichronov, ce bitume que ceux d’Alex connaissent par cœur…

Le voilà de retour. Il est chez lui. Il est perdu surtout. Peut-être plus exilé encore que sa moitié de vie passée. Alors il erre, ici aussi. Il parcourt des rues au visage lifté, méconnaissables. De ces ruines qu’il a quittées, il ne reste qu’un peu de la poussière qui s’est amoncelée dans les recoins, entre les jointures des trottoirs, dans les caniveaux. C’est dur au mal la poussière. Le chiendent des passés douloureux. Ca reste, ça colle, ça s’immisce et s’agrippe avec l’énergie du désespoir qu’elle rappelle.

Alex se dit que c’est fertile aussi, la poussière.

Des hommes y ont planté des structures de verre éclatant, qui se concurrencent de hauteur, allant chercher la lumière au dessus des ombres de leurs voisines. Elles croissent sans cesse, ne semblant pas vouloir s’arrêter. Se goinfrant de toutes ces bêtes humaines, irriguées de monstrueux canaux, artères de goudron qui leur assure le repas quotidien dont elles ne régurgiteront que quelques pelotes, quelques coquilles vides.

Pourrissant à l’ombre de ces infâmes ogresses, quelques-unes de leurs ancêtres, balafrées, claudicantes, mais encore debout, avec toute la sage dignité des aînées. Elles seules évoquent quelque émotion à Alex, qui les a connues pimpantes et fringantes. Il en éprouve un mélange de pitié et de compassion, voilé de nostalgie et devant chacune d’entre elle, il se souvient. Il leur adresse alors quelques mots bienveillants. Quelques remerciements aussi, avec cette timidité qu’éprouvent toujours deux complices d’avant, quand ils se retrouvent une poignée d’années plus tard.

Juste le temps de reprendre ses marques, de retrouver ces mots d’autrefois, il reste cette petite distance, cette petite crainte que les choses aient changées, que chacun ait pris une route trop éloignée de l’autre rangeant alors la complicité d’antan dans le vaste grenier des choses qui ne seront plus.

Mais au fil de ses kilomètres, Alex ouvre son visage. Et il sourit, un peu. Il sourit comme il peut. Le dialogue reprend doucement entre lui et sa ville. Inespérée renaissance d’une histoire d’amour, en somme.

Oui, il l’aime cette ville, ses rues, ses incohérences, ses stigmates partout visibles. Comme elle il les porte sur son visage. Comme elle, de ce lourd passé qu’ils partagent, il pourra se reconstruire, lentement, rues par rues, étages par étages, même si la poussière restera de longues années coincée dans les interstices de sa vie.

 

 Pour la première fois depuis bien longtemps, il espère.

06.09.2007

L'écart qui rapproche

Je m’étais mis un peu à l’écart.

Un vieux réflexe, une mauvaise habitude, une déficience relationnelle, les dénominations sont légion, et chacune d’entre elle pourrait convenir. Peu sont flatteuses.

Ca se passe toujours comme ça, et je ne sais pas pourquoi : il y a du monde, on échange des points de vue, quelques blagues fusent ici ou là et les clopes se consument généreusement. Quelques verres se vident pour se remplir, aussi... Ou bien le contraire... L’ambiance est détendue, conviviale, amicale, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes pour le candide mondain que je suis.

Mais fatalement, au bout d’un moment, la lassitude prend le pas sur l’insouciante allégresse qui se désagrège lentement. Elle est feu et je ne connais que ceux de paille, intense mais par trop rapide. Je ne parviens pas à savoir d’où me viens ce désagrément récurant. De la futilité des conversations d’abord ignorée puis imposée à mon regard ? De cette station debout, trop prolongée pour mes plaintives lombaires ? Ou encore l’énergie, dont je suis généralement économe aux limites de la radinerie, et dont il faut faire montre pour lancer quelques copeaux supplémentaires dans des flammes toujours plus voraces.

Je n’en sais rien. Toujours est-il que ça finit par me donner le tournis, la nausée. Alors je fais l’ermite, l’associable qui se retire de la foule devenu oppressante et part dans s’isoler dans un coin à l’abri des regards. Besoin de faire une pause dans ces moments censés être de détente.

Toujours est-il que j’étais semi-allongé dans l’herbe à brûler un énième bâton de nicotine, que j’exhalais en de lourdes volutes bleutées qui me paraissaient bêtement blanches dans l’épaisse obscurité qui m’enlaçait, en amante passionnée. Me parvenaient toujours un faible brouhaha, ponctué par la grosse caisse de l’orchestre, qui jouait je ne sais quelle musique. De toute façon, je m’en foutais. Mon attention était absorbée entière par l’observation des étoiles. Le grand classique. Quelques verres, une clope, une heure avancée plus un petit répit à l’écart et c’est parti pour les étoiles. Enchaînement des plus communs, mais gardant toujours la même intensité. Intensité ou profondeur ? Un peu des deux, sûrement.

L’irruption d’un « ben alors ! Qu’est-ce que tu fais ici, tout seul ? » interrompit aussi sec mes profondes méditations. Ou intenses ? Peu importe…

Oui, peu importe car c’était la voix d’Aurélie qui s’était ainsi immiscée. La belle Aurélie. La sublime Aurélie.

Avec toute la répartie qui me caractérise, je lui sortis un coruscant « heuuuu », suivi de quelques points de suspension. Génial ! Avec ça, je lançais la conversation avec une force peu commune. Quelques grains de poussière jetés sur une brindille tout juste fumante et crépitante.

La nuit, compatissante, masquait les rosaces rosées qu’un mélange de gêne et de honte me jetait sur les joues.

Mais le temps, dans sa fourberie habituelle, compensa cette gentillesse en étirant les dixièmes de seconde qui suivirent, et qui durèrent pour moi de longues minutes.

« Rien de spécial à vrai dire, je regarde le ciel et je fume ma clope » ajoutais-je donc, parce que je n’aime pas rester sur des points de suspension. J’aurais peut-être dû, en fin de compte, quand on voit le résultat. Je ne devrais jamais me forcer à parler, ne peuvent en résulter que ce genre d’infâmes platitudes.

« Je vois ça… ça te dérange si je te tiens compagnie ? » dit-elle sur un sourire. Etonnement. Ravissement. Redoublement des battements de mon cœur faiblard. Passage du rosé au rouge vif sur les joues.

« Bien sûr que non ».

Un jour, je prendrais des cours de communication.

Semblant ne pas percevoir cette carence de ma part, elle s’est assise. J’ai été incapable de lui parler, malgré cette voix intérieure qui m’y poussait désespérément, m’invectivait avec énergie et insistance. Elle non plus ne disait rien, ce qui d’une certaine façon me rassurait sur mon propre mutisme. On est resté là, distants de quelques centimètres. A peine. A fumer des clopes et à laisser nos solitudes se ressembler, se rassembler silencieusement.

Elle a tendu la tête. Pas vers moi, bien que ma voix intérieur priait depuis dix minutes pour que cela se produise. Mais certaines prières restent vaines. Je me demande parfois à quoi elle peut bien servir cette voix, puisqu’il n’y a que moi qui l’entende et personne qui ne l’écoute…

Rectification : elle tendait en fin de compte non sa tête, mais son oreille attentive en direction de la foule. Elle avait dû reconnaître, elle, la chanson jouée au simple rythme battu par la grosse caisse. Décidément, quelle femme !

« Tu me fais danser ? ». Reprise : étonnement, ravissement, redoublement des palpitations, passage du rouge vif au pourpre sur mes joues.

Sursaut de bon sens, étincelle de courage. « Oui, si tu veux… ».

Alors qu’elle se levait, décidée, pour me signifier que oui, elle le voulait, je me résignais à regagner l’assemblée des joyeux acolytes dont certains semblaient en être restés à leurs grandes discussions et dont les autres se démenaient frénétiquement sur la piste. A ma grande surprise, elle s’est arrêté deux mètres plus loin seulement, là où le terrain paraissait être plus régulier. Elle comptait donc bien rester sur place, le lent battement du tambour semblant largement lui suffire.

Alors je l’ai embrassée, sens premier, et la magie a fait le reste.

Nous dansions, sous le seul regard de la grande borgne, lentement, dans l’herbe qui commençait à recueillir entre ses brins les premières gouttes de rosée. Nous tournions sur place avec une légèreté que je m’ignorais, et, fait sublime, le monde à disparu comme un entremetteur qui sait qu’il a joué son rôle et que la suite des événements ne dépend plus de lui. Effacé avec discrétion. Oubliées les longues discussions, oubliés les pas de danse exubérants des copains, oubliée cette terre qui pourtant à notre image tournait.

Une existence délicieusement amnésique, de quelques minutes étendues laissant entrevoir une parcelle d’éternité. Nous étions tous deux pris dans une ronde qui nous échappait, enivrante, grisante. Les têtes étaient calées l’une contre l’autre, dans le doux creux du cou…

 

J’avais depuis longtemps oublié ma gêne initiale lorsqu’elle m’a embrassé, sens second, alors que le soleil jetait au ciel ses premières gouaches colorées.

 

05.09.2007

Faîtes péter le champagne !!

Roulement de tambour !

Ici présente la centième de mes notes, qui n'évoquent encore qu'à grand peine le centième de ce que j'aimerais écrire, décrire, faire sortir de ma petite tête. Un petit chiffre tout rond sur lequel il n'y a en fin de compte pas grand chose à dire. Une petite marche franchie.

Un petit bout de sentier parcouru, les premières foulées sur mon St Jacques de C. à moi. mais déjà des paysages qui se révèlent, des envies qui se réveillent, et cette légère récurrence qui me demande pourquoi je n'ai pas commencé plus tôt, aux vues du plaisir accordé.

Et quelques petits merci glissés du bout des lèvres, celles et ceux qui m'accompagnent dans mon périple de leurs encouragement, remarques et critiques en tous genres.

 

Voili, voilou...

  

03.09.2007

Paupières mi-closes.

Lui. Yeux écarquillés. Pour tout saisir du regard et laisser mourir les doutes. Angoisse des routes probables, de ces chemins qui ne sont sur aucune carte. Alors, yeux en soucoupes, il cartographie ainsi la vie, chaque vallée de mélancolie, chaque mont d’allégresse, chaque bourbier perdu, chaque mer oubliée. Frénésie de ses cauchemars, hantés par les loups affamés tapis dans l’ombre de ses spéculations, par les vilains canards de sa mare. Alors il les chasse à coup de lumière crue, il les aveugle de vérité, d’affirmation, de démontrés théorèmes. Les yeux grands ouverts comme une veilleuse dans la chambre d’un petit garçon. Goulu d’une perception qui tord le coup des implacables impalpables.

 

Elle. Paupières soudées, collées à l’extra-forte. Les yeux clos comme jamais personne ne l’ose, comme à jamais. Le monde matériel, elle ne le comprend pas, ces règles ne sont pas les siennes. Ce monde égoïste qui ne partage pas son savoir. Alors elle joue les réfugiées politique, derrières ces fines membranes organiques, elle invente ses lois, érige de nouveaux ordres. Fuir, toujours, vers cet univers de chimères extraordinaires et de mythes avérés. Une muraille de chair que les matérialistes ne peuvent pénétrer. Rêve d’une vie autre et lui sourire, jusqu’aux crampes.

 

Moi. Je marche, paupières mi-closes.

 

Entre rêve et réalité.

 

Entre réalité endormie et rêve éveillé.

 

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