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29.11.2007

Egarement (2)

Le sourire se fige, en suspend. La marche cesse.

 

L’information est encore dans les tuyaux de mon cerveau, mais je sais déjà, sans l’identifier, que j’ai entendu résonner une faible dissonance. Souffle ouï de loin, un simple souffle inhabituel que mes oreilles expérimentées ont tout de suite détecté. Cette forêt, je la connais par cœur à l’avoir tant parcouru. Avec elle, d’abord, main dans la main, croquant le printemps à dents pleines, nous courrions entre les arbres pour semer ces rires qui toujours nous rattrapaient. Ils faisaient concurrence aux cris stridents de pics, sifflements de merles et couinements malicieux d’écureuils parmi lesquels ils avaient place légitime. Et nous, aveuglés par la joie d’être deux, on se croyait à l’abri entre les murs vert de notre Eden, hors du temps qui aux autres affligeait ses outrages.

 

Puis elle a disparu. Perdue à jamais. Et nos divines promenades sont devenues mes errances, cruellement transformées, amputées de sa présence. J’entendais toujours le bruissement des feuilles, le chant des oiseaux, mais insidieux, un bruit de fond, comme un grouillement de vermine qui rampe et racle les feuilles en deuil.

 

Elle est en moi cette forêt. Nous ne sommes qu’un.

 

Alors ce souffle nouveau, il jure, comme goutte de sang sur sa robe blanche. Lent, lancinant, il se faufile avec grâce entre les fûts couverts de mousse et glissent dessus sans vraiment les toucher. Il se contente de faire vibrer à l’unisson toutes les gouttes de pluies, cristallines, qui sont encore suspendues à l’extrémité de chaque feuille, apeurées, retardant une chute qu’elles savent inévitable. Je ne saurais dire d’où il provient. De partout et de nulle part à la fois je crois. Dès que je me retourne, il semble vouloir jouer et valser avec moi, de sorte que quelque soit l’endroit vers lequel je dresse mes oreilles, il me parait venir de l’arrière.

 

La pluie reprend, doucement, s’annonçant d’une petite caresse, de petits clapotis sur les hautes feuilles.

28.11.2007

Orphelins.

J’ai vu l’affiche hier matin en allant au boulot. Sur le panneau publicitaire à l’angle de la rue Zola et de l’avenue Montaigne. Elle est sur mon trajet quotidien, que je parcours la plupart du temps aux heures d’affluence - le terme affluence faisant ici figure d’euphémisme quand on connaît un peu le coin -, me mélangeant contre mon gré à la foule laborieuse. Me fondre dans la masse doit me rappeler que je suis un animal à caractère social, sans doute. Peut-on imaginer une fourmi solitaire ? Ainsi, tous les jours je passe dans un sens, puis dans l’autre, pour aller au bureau en semaine et acheter le pain le week-end, poussé par la flemme de ma compagne qui répugne à quitter trop rapidement la tiédeur du nid, et se réveille toujours affamée. Une constante, comme Pi ou Avogadro. C’est le bruit des gargouillis de son ventre qui lui fait ouvrir les paupières, à peine le temps de me pousser délicatement du coude - mais me pousser quand-même – en m’exprimant d’un grognement pâteux la faim qui semble la ronger.

Mais hier, c’était lundi. Premier jour de la semaine. Encore cinq long jour à tenir avant le week-end et ses détentes promises. Je vous laisse imaginer la tête que je faisais sur le chemin. L’antithèse de l’ami Ricoré. On pourrait me filmer, allant au boulot, sur une séquence de quelques secondes, puis resserrer le plan sur deux bonnes femmes qui me regarderaient passer. La première dirait à la seconde, d’une voix énergique et amusée : « lui, il a pas pris son « café X » ce matin ! ». Une tête d’argumentaire de vente, en somme. Il paraît que des gens arrivent à se lever de bonne humeur le matin. Même les lundis. Ce doit être une légende urbaine si j’en juge par l’expression faciale de mes concitoyens. Tous regrettent déjà le week-end précédent, attendant le mercredi - voir le jeudi - pour commencer à espérer le suivant.

Comme tous les jours donc, je marchais vers ma prison à temps partiel, soit dix heures sur vingt-quatre, les yeux rivés au sol à regarder mes pieds se faire la course au ralenti. Ils sont magiques ces pieds. Ils avancent sans que j’intervienne, ils avancent contre mes interdictions, ils avancent un pas après l’autre, résolus à me conduire au turbin. Et mille cinq cent pas plus tard, environ, je me retrouve sans m’en rendre compte derrière mon écran alors je voudrais être n’importe où, du moment que c’est ailleurs (et même loin, si possible).

Foutus pieds, tiens !

J’en étais à ces réflexions, admiratif de mes petits petons, pantelant, quand j’ai levé la tête. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je ne fais jamais ça d’habitude. C’est un coup à croiser d’autres regards comme le mien. Gris. Vides. Cette vie n’est déjà pas facile-facile, si en plus il fallait prendre conscience de son ordinaire, de son vulgaire… Un coup à se flinguer.

Enfin passons. C’est donc à ce moment là que j’ai vu ce panneau. Des fleurs. Une plage. Un slogan.

Une envie de meurtre.

Ou de suicide. Mais ça demande du courage l’air de rien, le suicide, même si l’acte est un abandon. Alors comme j’en suis dénué - de courage, pas d’abandon - j’ai continué mon chemin de croix, sans rien faire de plus significatif que d’enfoncer un peu plus ma tête dans mes épaules, fronçant mes épais sourcils sur un regard noir et fermé. Et de presser le pas, pour m’éloigner du six mètres sur quatre au plus vite. Trop dangereux, trop subversif.

L’image est restée en moi toute la journée. Elle me torturait. Alors je l’ai torturé un peu aussi. La victoire ne lui serait pas aisée. J’imaginais la plage couverte de mazout, puis au milieu d’un cyclone, puis desséchée par le soleil. Je rêvais les fleurs fanées, les pétales envolés, mangés par des insectes horribles. Je voulais détruire ce beau, ce faux. Comme une révolte contre ce lointain qui me narguait, chez moi, dans mon propre esprit.

Il m’a fallu agir. Rapidement et discrètement. Ce que j’ai fait la nuit même.

 

Aujourd’hui, je suis repassé devant le panneau. J’ai souris comme un gamin fier de sa connerie. Dans ma tête résonnaient le « niarc niarc » des méchants de dessin animé. Bien sûr l’acte est petit. Mais il n’y a pas de petit combat, et encore moins de petite victoire.

Tracés au feutre, des immeubles sur la plage. Du noir sur les pétales. Une réponse au slogan.

« N’oubliez pas vos rêves ». Tu parles d’une saloperie. Comme si on pouvait les oublier nos rêves… J’aimerais bien moi. Effacer ces idées d’une vie ‘autre’, d’une vie ‘mieux’. D’une vie libre, surtout. Mais non, ils restent là, coincés dans la gorges, les souvenirs des ces rêves enfuis. On ne peut pas les oublier. Pas plus qu’un premier baiser, pas plus que la première nuit passée avec une femme. Ca reste là, dans la poitrine. Ca fait comme une boule. Une tumeur dont on ne guérit pas.

Jamais.

 

Non, les rêves, ce sont eux qui vous oublient. C’est ce que j’ai rajouté sur l’affiche, au feutre noir, en grandes lettres agressives.

Ils s’en vont, les salauds, en laissant les clés sur la porte, les draps encore chauds, sans se retourner. Egoïsme de brute. On a beau dire, on a beau faire, un jour on se lève, on est différent. Un morceau de nous est partie, excavée à la gouge.

Et on se sent seuls. Seuls à en crever.

 

Mais voilà, nos rêves se sont envolés mais nous on reste là, béant. Et on crève pas.

Des orphelins, voilà ce qu’on devient. Balloté de rêves d’accueil en rêves d’accueil, qui ne servent qu’à engraisser des producteurs d’illusions. Et on vit la vie des autres. Cette vie, vous savez bien. Mais si, vous savez… Celle qu’on regardait, gamins, en se disant qu’on lui résisterait, qu’avec d es bonnes intentions et un peu de vigilance on éviterait tous les pièges, toutes les arnaques.

Mais ce sont ces rêves-là qui partent les premiers…

 

 

Non, définitivement non, on n’oublie pas nos rêves. Ce sont eux qui nous oublient...

26.11.2007

Sacrifice au dieu Téléviseur.

La maison est plongée dans le noir.

Seule la télévision apporte un peu de lumière pâlichonne mais colorée qui va s’étaler brutalement contre les mûrs du salon.

Sur la table basse, une moitié de pizza. Quelques anchois échoués sur une plage de sauce tomate. Depuis quand est-elle là ? Quelle faim modeste a-t-elle calmée ? Peu importe, elle suit le court de sa vie, agonisante, ne protestant pas, ou si peu, contre ce destin incomplet. Juste quelques ombres portées qu’aucun ne voit. A ses côtés, un résidu de coca dans un verre sale. Plus de bulle. Mort lui aussi, il ne respire plus.

Et cette télévision qui lance toujours ses appels colorés, ultime rempart contre la pénombre.

Quelques plantes vertes d’un marron morbide. Penaudes, les feuilles basses, elles se dessèchent lentement, privées de tout. Elles espèrent, prient en silence, simplement pour sentir se poser sur leurs corps frêles quelques rayons de soleil, sentir cette chaleur les enrober et faire battre une dernière fois leurs cœurs de petites insignifiances vertes. Une dernière fois, avant que l’ultime goutte de sève ne s’évapore.

Les assauts lumineux du poste ne se relâchent pas, et projettent alentour de lugubres ombres.

Un peu de poussière, un peu partout. Des troupeaux de moutons, laissés à l’état sauvage, des communautés entières de grains ne supportant pas la solitude qui se rassemblent, au grès des faibles courants d’air, dans tous les recoins de la maison. Certains se font piéger dans leur course folle par l’une des multiples toiles de ces araignées affamées.

Sur le canapé rouge, un corps. Bouche entrouverte, yeux mi-clos.

Mais ces yeux ne voient plus.

Mais cette bouche ne respire plus.

22.11.2007

Instant d'oubli

Des zébrures aveuglantes sur le mur.

Marlène, yeux plissés à l’extrême, leur sourit. La journée s’annonce bien, car ensoleillée.

Rien ne met plus en joie cette femme que la vue offerte dès le réveil de ces rayons de soleil qui transpercent allègrement les persiennes, tant le ciel est dégagé. Ces raies incrustées au mur font fuir les dernières ombres de la nuit, et Marlène décide de rester encore quelques instants, lascive, s’étirant de tout son long, pour profiter de cette allégresse qui rarement dure. Bercée par le flux et le reflux de son endorphine.

Et puis c’est dimanche après tout ! La journée morte, la journée de la semaine qui ne fait qu’une promesse : celle de l’oisiveté… Alors Marlène, toujours allongée, en profite pour passer en revu toute les possibilités que lui offre la langueur dominicale.

Peut-être va-t-elle - après un brunch copieux et tartiné de musique classique - flâner pieds nus dans le jardin et laisser la fraîcheur de l’herbe lui chatouiller la voûte plantaire, les fleurs le nez, les rouges-gorges les oreilles, pour finir sur un fauteuil tressé avec un roman tout neuf pour seule compagnie.

Peut-être va-t-elle rester en pyjama toute la journée, prenant comme seuls repas de petits encas au rythme de ses gargouillements, à enchaîner des vieux films qui lui évoqueront la nostalgie d’un autre temps.

Ou peut-être va-t-elle en profiter pour réaliser, ici où là, de petits bricolages, des petits riens qu’elle repousse depuis trop longtemps : revernir sa table basse devenue le royaume des auréoles, rempoter son ficus, repeindre les volets de sa chambre, exposée au sud et ternis par le soleil.

Mais elle se dit finalement qu’il est encore trop tôt pour décider de la marche à suivre aujourd’hui. Chaque chose en son temps ! Et Marlène s’étire une fois de plus, comme fatiguée par toutes ces éventualités évoquées d’un tour d’esprit.

La voilà qui se lève enfin, déterminée à passer une bonne journée. Tous comptes faits, ce sera grande ballade en forêt, et peut-être trouvera-t-elle quelques champignons, bien que les précipitations trop faibles de ce début d’automne ne lui accordent que peu d’espoir en la matière. Ce sera, cas échéant, quelques fleurs sauvages qui aiguaieront sa table de chevet.

Avant toute chose : un petit déjeuner digne de ce nom. Œufs brouillés, bacon, et tartines pour la faim. Jus d’orange pour les vitamines. Thé pour l’éveil et l’hydratation. Pendant ce temps, radio classique diffuse la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak. Arrive le passage repris par Spielberg pour mettre en exergue l’attaque du requin géant dans les dents de la mer. Marlène sourit, encore, et se lève. Il est temps de croquer cette matinée avec cette même faim que le poisson tueur dans les mollets d’imprudents baigneurs.

Direction la salle de bain.

Marlène passe la porte, et la main sur son visage pour se stimuler l’épiderme et tenter d’effacer l’engourdissement de celui-ci. Sous ses doigts quelques rainures suspectes laissent présager, sans que Marlène ne s’en doute encore tant ce geste est mécanique, de l’horreur qui va suivre.

Elle s’approche du lavabo, et pousse le mitigeur vers le haut, et le rouge. Marlène lève les yeux vers le haut, eux aussi. Vers le miroir. Ce qu’elle y voit lui fait pousser un cri à mi-chemin de la surprise et de l’hystérique, et faire un bond en arrière. C’est horrible. Elle reste là, statufiée. Tremblante, elle recule au ralenti, comme on fait quand un chien nous grogne après, retroussant babines. Comme si l’image du miroir allait s’enrager au moindre mouvement brusque et dans un élan lui sauter au cou.

Elle est terrifiée.

 

Puis elle se souvient. Les années lui remontent en mémoire. Cinquante ans en quelques minutes, un processus accéléré de remise à jour de sa conscience d’elle-même. Son histoire défile et la défie. La redéfinie.

Son mariage jeune, ses enfants qui grandissent, grandissent, la dépasse, puis partent. Et reviennent. Et repartent pour ne plus vraiment revenir. Ses amies qui disparaissent, rappelées une par une à la vie éternelle. Cette peau qui flétrie. Cette fillette qui fane mais dont les pétales ternes d’acharnent à ne pas vouloir encore tomber.

Ratatinée de souvenir, Marlène se dirige vers sa douche, épaules basses. Faire couler l’eau en abondance… Une pluie artificielle, en paravent, pour cacher les larmes qui affluent en masse sur des joues ridées.

Mais qui les cache aux yeux de qui ?

 

D’elle-même, sûrement...

 

Puis Marlène, lavée de sa mélancolie, sourit tout de même d’abnégation. Elle sourit de s’être faite ainsi avoir par elle-même. Elle sourit d’y avoir cru - ou d’avoir oublié, ce qui revient au même -, ne serait-ce que quelques dizaines de minutes.

Elle va la faire cette ballade ! Elle ira peut-être moins loin que prévu. Elle ne pourra peut-être pas se baisser pour ramasser fleurs ou champignons, mais elle ira !

 

Ne pas céder !

10.11.2007

Petit repos

Voici venu le temps, ni des cerises, ni des rires et des chants (quoique), mais celui du repos, des vacances. Une semaine de sud ouest, peut-être plus, avec ballades à travers champs et bois, tablées avec confits et fois gras...De quoi bien se vider la tête et se remplir le ventre en vue de l'hiver qui ne va pas tarder...

J'espère revenir avec pleins de nouvelles idées, histoires et vies dans ma besace une fois de retour...

 Nous verrons bien !

 A bientôt.

Uhsn.

06.11.2007

L'homme aux roses

L’homme était morose. Et rude, surtout.

Du moins c’est l’impression qu’il me faisait à l’époque.

Il faisait partie de cette génération qui avait connu la guerre et ses affres, à un âge assez avancé pour commencer à percevoir avec une certaine justesse les ignominies dont sont capable les hommes, un âge où se forment en conscience les concepts de bien, de mal. Je n’ai jamais connu homme si sévère et si rigoureux. Il n’était pas question d’ouvrir la bouche sans au préalable en avoir demandé et obtenu l’autorisation de ce patriarche, de blanche barbe et de noir regard. Le soir, moi et mes frères étions passé en revue. Comme à l’armé qu’il avait connu, nous non. Les lits devaient être impeccablement bordés avant d’y pouvoir trouver un peu chaleur, et nos vêtements pliés et propres sur la chaise qui avec le lit, et une petite descente de ce dernier, formaient l’essentiel du mobilier de la chambre partagée.

C’est surtout cet aspect de l’inspection qui nous gênait. Il est très difficile, pour un enfant, de profiter d’une journée au grand air sans se salir. La moindre course dans le pré était risque de tâche verte sur les genoux. Le moindre ruisseau, de ceux-là mêmes qui nous narguaient de leurs chants rieurs, mettait en péril la propreté de nos vêtements immaculés, de par la boue qui toujours se plait à séjourner en leurs berges. Ainsi étaient limitées nos activités quotidiennes. Bien sûr, les premières fois, nous avons tenté le diable. Pouvait-il en être autrement ? Nous n’avions qu’une vingtaine d’années à nous trois, et sous ce prétexte la jeunesse se veut aventureuse, cherchant obstinément à dépasser les limites qui sont fixées par des instances prétendument supérieures. Ne serait-ce que pour bien les définir.

Mais ces premières aventures, bien que trépidantes, ont rapidement cessées. Nous avons en effet été fermement rassérénés par nos fessiers dont la rougeur n’a pas mis longtemps à nous convaincre de mieux nous tenir, du moins tant que nous serions sous le toit de cet homme que nous n’appelions pas Papi, mais Grand-Père, accompagné d’un vouvoiement imposé.

Je respectais profondément ce ‘monsieur Grand-Père’, certes dur et autoritaire mais aussi, je l’espérais, juste et de bon fond. Alors que mes deux frères eux, sûrement parce que plus jeunes encore que moi-même, pestaient avec virulence contre toutes ces interdictions qui les privaient de joies qu’ils estimaient pourtant être légitimes et même nécessaires à leur développement. Evidement, ces reproches étaient silencieux, ou restreints à notre seule fratrie, aux vue de la peur que leur inspirait le vieux, leur courage n’étant point témérité.

Je leur demandais parfois, dans un doute, d’être plus compatissants et conséquemment moins injustes dans leurs propos. Mais pouvaient-ils m’écouter ? Pouvaient-ils ne serait-ce que concevoir leur partialité ?

Car il faut dire que nous ne voyions de grand-père qu’une infime partie, et certainement la plus détestable. Il nous parlait très peu et la plupart du temps ce n’était que reproches et remarques sèches comme sa peau plissée, proférés lors des repas ou du couché. Le reste du temps, il était physiquement absent. Alors nous devions deviner, imaginer, extrapoler. C’est sur ce point que, nécessairement, nous divergions, moi et mes petits frères. Eux se contentaient encore de ce qu’ils voyaient, à savoir une vieille personne austère et intransigeante, à la voix résonnante qui faisait chauffer leurs petites oreilles de tendre chair. Moi, je voyais un homme, qui avait perdu beaucoup pendant la guerre, tant du côté des possessions matérielles que de celui des intangibles. Surtout de ce dernier. Mon imagination, toujours fertile, échafaudait toutes sortes de théories, dont d’extravagantes, donnant des explications pragmatiques ou non à ce mutisme buté, à ces humeurs exécrables. Je lui conférais une vie difficile, rendant tout aussi difficile l’expression de ces sentiments qui devaient pourtant bien bouillonner en lui comme en toute marmite humaine. Il nous aimait, c’était incontestable. Et d’une force peu courante. Seulement ses souffrances passées avaient dû enchaîner, priver de liberté, tout comportement démonstratif en ce qui concerne les émotions.

Ces dernières étaient enfermées contre son gré à l’intérieur de son corps vieillissant toujours un peu plus.

Je ne sais s’il était normal d’avoir ce genre de cheminement intellectuel à dix ans. Mais c’était le mien. Et je dois avouer qu’il ne s’agissait pas là de simple empathie. J’avais été mis sur la bonne piste par un événement né de l’union productive de ma curiosité et de mon entêtement.

J’avais décidé de suivre grand-père. Je voulais savoir où il pouvait bien partir  toute la sainte journée, nous laissant sous la surveillance de grand-mère. Je devais pour cela braver l’interdit principal : ne pas sortir hors du périmètre englobant le jardin et le pré attenant à la maison. Qu’importe, il me fallait savoir.

La matinée fut longue. Grand-père ne faisait que travailler, aux champs et à la volaille. Je m’ennuyais ferme à le regarder s’user sur le terre rendue dure comme béton par plusieurs jours de soleil consécutifs. Mais j’admirais tout de même l’acharnement et l’abnégation de l’homme, ponctuée seulement par les quelques pauses qu’il s’autorisait de temps à autre afin de boire un peu et ainsi éviter ne se dessécher totalement.

L’après midi se déroula de la même manière.

Ce n’est que le soir que je pris connaissance de grand-père. Je le vis partir du champ, estimant sous doute que la peine du jour était suffisante, et se dirigeant derrière la haie dense de bordure. A pas de loup, je me glissais à travers elle, aidé de ma petite taille et ma fine silhouette.

C’est à ce moment que la révélation me fut faite.

S’offrait à mes yeux un autre jardin, dont je n’avais pas connaissance jusqu’alors, où s’étendaient un impressionnant nombre de rosiers, de toutes variétés confondues. Un espace entièrement dédié à cette fleur, qui selon moi étais la reine de toutes les autres. Et mon grand-père déambulait mains jointes dans le dos, parmi ces merveilles comme s’il était en Eden même, inspirant ici ou là quelques effluves délicates. Un petit sécateur en main, il taillait quelques tiges fanées, nettoyait son espace de liberté avec une passion pour moi déconcertante. Il arrosait avec une consternante délicatesse le sol sec, accordant à ces fleurs inutiles ce qu’il interdisait à ses céréales (et à nous-mêmes, en quelque sorte), pourtant seule source de revenu.

Le détail le plus prodigieux de ce tableau de maître Hollandais était ce sourire qui transfigurait le visage de celui que je nommerais silencieusement, à partir de cet instant, ‘Papi’.

Car un homme qui se nourrit plus du parfum des roses que de l’amidon des blés ne peut pas être mauvais bougre.

05.11.2007

Egarement (1)

La forêt est calme aujourd’hui. De ces calmes bien particuliers qui suivent les tempêtes, et qui respirent la douceur charnelle d’une réconciliation. Mains en poches, j’hume ces relents d’humus, de fraîche moisissure qui émanent du sol. Ca sent un peu la jonquille aussi, dont certains spécimens, discrets et délicats, jonchent gaiement les petites clairières, jaillissant entre les feuilles en cours de recyclage. C’est l’hécatombe foliaire en cette période, un suicide collectif de masse dont la légèreté de la chute ne fait qu’accentuer le tragique.

Un peu de terre rendue meuble par la pluie soutenue de ces derniers jours colle à la semelle et rend plus lente ma progression. Une pluie insidieuse, fine et butée, qui n’a de force que dans cette opiniâtreté avec laquelle elle s’abat depuis plus de dix jours. Une pluie Normande.

L’occasion d’une éclaircie était trop belle. Dix jours que j’étais enfermé à regarder tomber la flotte, un coup à devenir cinglé, vertical, à pourrir sur pied. Les mûrs commençaient à se resserrer lentement, passés à la machine, rincés, comme le pull de cette femme que mon inexpérience avait fait rétrécir à la façon d’une peau de chagrin.

Etouffant. Comme le souvenir ranimé de cette même femme, disparue.

La tête est basse comme le ciel, les idées noires comme les nuages qui s’entêtent à l’encombrer. Tant mieux. Signe que quelqu’un là-haut compatit à la douleur mate de mes échecs successifs. Un instant de communion entre moi et le monde, comme il y en a peu dans une vie, et qui à l’instant présent me fait imaginer que nous ne somme peut-être pas incompatibles, en fin de compte. J’aurais simplement préféré que cette eurythmie se produise un jour de temps bleuté.

Je souris à cette idée. Toujours ça de gagné, même s’il reste un peu amère, ce sourire de travers.

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