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04.01.2008
Quand le vent se tait...
Y’avait bien le vieux, dans le temps, mais c’est Ërcsä le vieux aujourd’hui. Et lui, il n’a pas de gamin pour lui coller aux basques, pour lui poser des questions à la con.
« Pourquoi que le ciel il est bleu Äguo ? »
« C’est à cause de la mer, gamin. C’est la mer qui se reflète dedans. Et puis si il était rouge, le ciel, ça irais pas bien avec le bleu de la mer…tu crois pas Ërcsä ? » qu’il lui disait le vieux. Il avait une réponse pour chacune des questions du gosse alors le gosse il n’arrêtait pas de lui poser plein de questions sur tout. Sur n’importe quoi, surtout, comme ça, pour parler, pour ne pas laisser le silence s’installer, les abattre. Pour ne pas entendre le vent souffler si fort dans toute cette poussière. Pour continuer d’entendre le vieux lui causer et sentir qu’il n’était pas tout seul. Et le vieux lui, il causait, il causait à en avoir les lèvres coupés et la gorge désertique, craquelée.
De temps en temps, ils s’arrêtaient, quelques minutes, le cul sur une pierre ronde, chauffée par le soleil immédiat.
Une rasade chacun, pas plus. Alors ils regardaient l’horizon s’égarer, se dissiper dans le lointain, déformé en légères volutes qui mêlaient la terre au ciel dans une danse macabre. Ils regardaient comme s’il y avait quelque-chose à voir, ou pire, quelque-chose à comprendre. Comme si fixer le paysage pouvait révéler son sens caché, son but. Sa raison. Mais c’était le vieux surtout qui avait ce regard-là, Ërcsä lui il plissait un peu les yeux et fronçait un peu les sourcils pour faire plaisir à son vieux, mais il ne savait pas bien pourquoi il le faisait. Et il s’appliquait, pourtant…
Au bout d’un moment à la longueur par le vieux déterminée, ils se levaient, ensembles, et repartaient avec leurs trois chèvres silencieuses qu’Ërcsä tirait du bout de sa corde rongée. Comme le vent, ils ne savaient pas trop d’où ils pouvaient venir, et ils ne savaient pas où ils allaient, non plus. Mais comme le vent, ils ne se posaient pas la question. Ils avançaient, c’est tout. Pour avancer, il n’est pas nécessaire d’avoir une destination. Il suffit de savoir que rester sur place c’est mourir. Alors ils reprenaient leur marche, d’abord en silence, prolongement de la méditation du vieux pour lui laisser le temps d’atterrir. Puis Ërcsä reprenait la litanie de ses questions.
« T’as déjà vu des lions Äguo ? »
« Un peu que j’en ai vu ! »
« Racontes-moi les lions… »
Alors le vieux racontait, racontait encore et se desséchait le gueule mais il ne pouvait pas s’arrêter. Homicide sur silence, avec préméditation.
Puis un jour, le vieux s’est tu. C’est tout.
Il a fallu creuser.
Faire un tertre de caillasse.
A partir de ce moment, Ërcsä il s’est mis à écouter le vent souffler fort, à en perdre la tête, à faire de son esprit un cerf-volant. Son seul compagnon de route maintenant. Les chèvres sont mortes depuis longtemps, avant d’avoir des petits. Reste la corde qui traîne dans la poussière. Alors il a bien fallu apprendre à l’aimer ce vent qui vient de nulle part, parti d’on ne sait vraiment où, errant sans but comme un enragé.
Parce que si même le vent se tait, il reste quoi ?
16:26 Publié dans A - Solitude | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, *de tout et de rien*, écriture, blog, littérature, nouvelles





Commentaires
Encore bluffée par le poignant, le visuel et la justesse de ce texte, et le style plus cru qui lui va très bien. Meme si le contexte est très différent, ca me fait un tout petit peu penser à "La vie devant soi" (ce qui est un compliment, bien sur).
Ecrit par : parisienne | 04.01.2008
Je ne connaissais pas 'la vie devant soi'. Mais après documentation sur le sujet, oui, je crois que c'est un beau compliment ! :) Merci bcp.
Ce sera certainement mon prochain roman, du coup !
Ecrit par : uhsn | 08.01.2008
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