11.01.2008
Sur le sable
J’avais rendez-vous avec elle vers vingt-deux heures, sur le parking de la plage des genêts. Je ne sais pas pourquoi elle s’appelle comme ça cette plage, il n’y a pas un genêt à des kilomètres à la ronde. Dans le temps, peut-être. Faudra que je pense à demander à mamie un de ces jours. Toujours est-il que je suis arrivé à neuf heures trente. Ce n’est pas forcément que je voulais être en avance, mais je me faisais chier à la maison, tout simplement. On est tous un peu moroses en hiver dans le coin, on tourne en rond, on s’ennuie à en mourir ou pas loin. Et dans ma famille, on n’échappe pas à la règle. Alors dès qu’on a fini de dîner, je suis sorti direction la plage.
J’y suis resté un bon moment sur cette plage, c’était mieux que de rester sur le parking assis sur mon scooter à griller des clopes. Ca faisait cliché. Genre film des années cinquante dans lesquels il y a toujours une scène avec le bad boy qui fume une cigarette, appuyé nonchalamment sur la carrosserie de sa décapotable américaine, en attendant sa bourgeoise. Et puis de toute façon si Liz arrivait, j’entendrais le bruit de son scooter depuis le bord de l’eau. Au pire elle verrait le mien et saurais que j’étais dans le coin.
Mes fesses étaient posées dans le sable et mes cheveux dansaient au vent, copiés par mon écharpe qui goûtait à un peu de liberté du bout de ses franges. Il y a toujours beaucoup de vent l’hiver, c’est sans doute pour ça que j’étais tout seul sur la plage ce soir-là. Peut-être aussi parce qu’il faisait froid. Bien sûr ce n’était pas un froid polaire comme il peut y en avoir dans l’Est de la France, mais par ici, dès que les températures passent sous le zéro c’est une catastrophe naturelle. Mais moi j’étais bien, là, je devinais l’Océan plus que je le voyais et je l’entendais d’autant mieux chanter sur le sable, pas tout à fait emporté, pas tout à fait calme. Ca m’avait littéralement hypnotisé et je comprenais inconsciemment la fascination des gens de la mer pour cet élément, pour l’impression de sagesse mêlée de puissance qu’il donne.
Je n’ai pas entendu le scooter de Liz ce soir-là.
Mais j’ai entendu mon portable à l’arrivée du SMS. Elle ne viendrait pas. J’ai souris à droite. C’était trop beau pour être vrai.
Pourtant je n’avais pas l’impression d’avoir perdu ma soirée pour autant. Je suis resté encore un peu puis je suis rentré chez moi, vers vingt-trois heures et quelques grains de sable.
Le cœur étrangement allégé par ce dialogue silencieux avec l’océan.
Rasséréné.
11:09 Publié dans 3 - Paquerette | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, *de tout et de rien*, écriture, blog, littérature, nouvelles
09.01.2008
Mot de passe incorrect. Veuillez le ressaisir.
Mot de passe incorrect. Veuillez le ressaisir.
Une goutte de sueur perle sur le lisse front d’Anna. Lascive, elle glisse comme caresse sur la tempe de la jeune femme, soulignant la courbe de son sourcil levé de perplexité, puis fuit en vitesse sur sa joue rosée. De peur, sans doute, de se faire essuyer prématurément d’un nerveux revers de la manche. Mais non, Anna ne bougera pas, si ce n’est du bout potelet de ses petits doigts qui s’agitent et s’agitent encore, frénétiquement.
Mot de passe incorrect. Veuillez le ressaisir.
Elle parcourt sa vie d’un tour d’esprit, aplatissant son regard sous le poids de sa concentration. Elle sait qu’elle les connaît ces huit caractères, ils ont forcément un rapport quelconque avec sa vie, comme tous les mots de passe, alors elle tente de se souvenir de tout évènement marquant, de toute personne proche. Sa date de naissance. Non. Le nom de son chien. Non plus. Le nom de son doudou de petite fille. Non. Le prénom de son premier baiser. Toujours pas. Elle essaye tout.
Mot de passe incorrect. Veuillez le ressaisir.
Comment a-t-elle pu oublier ? Trois jours seulement qu’elle a ouvert cette boîte mail. Trois jour et déjà un mot de passe perdu. Et forcément, elle n’a pas jugé utile de remplir, lors de son inscription, la zone réservée à l’oubli du mot de passe, la fameuse question secrète. Bien sûr que non, à quoi ça aurait servi, elle n’allait quand-même pas l’oublier, il était tellement évident.
Un éclair traverse ses yeux, un sourire pointe. Ca y’est elle le tient le bougre. Le nom de son prof de math, qui est si mignon avec sa barbe de trois jours et ses petites lunettes rondes. Ca ne peut pas ne pas être ça ! Ses épaules, qui s’étaient inconsciemment redressées, gonflées par l’espoir, retombent. Ce n’est pas ça non plus. Elle savait bien qu’elle ne pouvait pas lui faire confiance à ce prof débile !
La date de naissance de sa grand-mère, avec laquelle elle s’entend si bien, le surnom de sa meilleure amie, son propre surnom. Non, non, et toujours non.
Mot de passe incorrect. Veuillez le ressaisir.
Mais pourquoi elle ne lui a pas donné son numéro de téléphone ? Hein ? Vous pouvez lui dire ?
Sur le moment elle s’était dit que les garçons n’aiment pas trop le téléphone, et que ne faisant (peut-être) pas exception à la règle, il ne l’appellerait jamais. Ou trop tard. Ca semblait être une idée pertinente, le meilleur moyen d’avoir de ses nouvelles. Et elle voulait absolument qu’il la recontacte. Il était gentil, il était drôle. Surtout, il était craquant, extrêmement craquant avec son sourire de tueur et ses fossettes toujours, semblait-il, souriantes. Et il avait promis de lui envoyer un mail le soir même, pour lui donner rendez-vous, pour aller boire un café un de ces quatre, ou autre chose, n’importe, comme elle voulait. Il voulait juste la revoir, c’était tout.
Mot de passe incorrect. Veuillez le ressaisir.
Et derrière ce mot de passe à la con, un rendez-vous craquant !
Juste là, presque à portée.
Ca tient à peut de choses, des fois…
11:36 Publié dans 3 - Paquerette | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, *de tout et de rien*, écriture, blog, littérature, nouvelles
04.01.2008
Quand le vent se tait...
Y’avait bien le vieux, dans le temps, mais c’est Ërcsä le vieux aujourd’hui. Et lui, il n’a pas de gamin pour lui coller aux basques, pour lui poser des questions à la con.
« Pourquoi que le ciel il est bleu Äguo ? »
« C’est à cause de la mer, gamin. C’est la mer qui se reflète dedans. Et puis si il était rouge, le ciel, ça irais pas bien avec le bleu de la mer…tu crois pas Ërcsä ? » qu’il lui disait le vieux. Il avait une réponse pour chacune des questions du gosse alors le gosse il n’arrêtait pas de lui poser plein de questions sur tout. Sur n’importe quoi, surtout, comme ça, pour parler, pour ne pas laisser le silence s’installer, les abattre. Pour ne pas entendre le vent souffler si fort dans toute cette poussière. Pour continuer d’entendre le vieux lui causer et sentir qu’il n’était pas tout seul. Et le vieux lui, il causait, il causait à en avoir les lèvres coupés et la gorge désertique, craquelée.
De temps en temps, ils s’arrêtaient, quelques minutes, le cul sur une pierre ronde, chauffée par le soleil immédiat.
Une rasade chacun, pas plus. Alors ils regardaient l’horizon s’égarer, se dissiper dans le lointain, déformé en légères volutes qui mêlaient la terre au ciel dans une danse macabre. Ils regardaient comme s’il y avait quelque-chose à voir, ou pire, quelque-chose à comprendre. Comme si fixer le paysage pouvait révéler son sens caché, son but. Sa raison. Mais c’était le vieux surtout qui avait ce regard-là, Ërcsä lui il plissait un peu les yeux et fronçait un peu les sourcils pour faire plaisir à son vieux, mais il ne savait pas bien pourquoi il le faisait. Et il s’appliquait, pourtant…
Au bout d’un moment à la longueur par le vieux déterminée, ils se levaient, ensembles, et repartaient avec leurs trois chèvres silencieuses qu’Ërcsä tirait du bout de sa corde rongée. Comme le vent, ils ne savaient pas trop d’où ils pouvaient venir, et ils ne savaient pas où ils allaient, non plus. Mais comme le vent, ils ne se posaient pas la question. Ils avançaient, c’est tout. Pour avancer, il n’est pas nécessaire d’avoir une destination. Il suffit de savoir que rester sur place c’est mourir. Alors ils reprenaient leur marche, d’abord en silence, prolongement de la méditation du vieux pour lui laisser le temps d’atterrir. Puis Ërcsä reprenait la litanie de ses questions.
« T’as déjà vu des lions Äguo ? »
« Un peu que j’en ai vu ! »
« Racontes-moi les lions… »
Alors le vieux racontait, racontait encore et se desséchait le gueule mais il ne pouvait pas s’arrêter. Homicide sur silence, avec préméditation.
Puis un jour, le vieux s’est tu. C’est tout.
Il a fallu creuser.
Faire un tertre de caillasse.
A partir de ce moment, Ërcsä il s’est mis à écouter le vent souffler fort, à en perdre la tête, à faire de son esprit un cerf-volant. Son seul compagnon de route maintenant. Les chèvres sont mortes depuis longtemps, avant d’avoir des petits. Reste la corde qui traîne dans la poussière. Alors il a bien fallu apprendre à l’aimer ce vent qui vient de nulle part, parti d’on ne sait vraiment où, errant sans but comme un enragé.
Parce que si même le vent se tait, il reste quoi ?
16:26 Publié dans A - Solitude | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, *de tout et de rien*, écriture, blog, littérature, nouvelles
02.01.2008
A votre santé !
Jusque tard dans la nuit, j’ai bu en leur compagnie.
Jusqu'à plus soif, comme une recherche d’oubli, buvant à sa santé perdue. Buvant à Elle, perdue à jamais. Certes, quelques-uns des moments que nous avons partagés n’ont pas été les plus gais de mon existence, mais si je devais faire un petit bilan, je crois bien qu’il serait plutôt positif. Surtout vers la fin, comme si nous savions, comme si on voulait profiter de chaque seconde. Peut-être, qui sait....
Alors je ne suis pas triste. D’ailleurs, Elle n’aurait pas voulu. Elle n’aurait pas voulu que je la pleure. Je bois donc, à sa santé perdue. A sa mémoire. Mais nulle larme sur mes joues. Des rires, des chants égarés entre les cadavres. Des cris qui tournent en rond, au fond des verres à sec. Un plop, par moment. A nouveau des cris de joie, de fraternité.
Putain de temps qui passe et jamais n’épargne quoi que ce soit.
Pas même lui-même.
Une année est morte. Une autre est née. Rien ne se perd…
Je vous la souhaite bonne, cette année nouvellement née.
A vous tous qui me faîtes l’honneur de passer un peu de votre temps passant ici, à lire mes quelques lignes hebdomadaires. Qu’elle vous apporte ce que vous en attendez. Et à moi, je me souhaite de pouvoir continuer à lire ces textes des vôtres qui me plaisent tant !
Profitons donc bien de cette année encore toute fraîche, presque fripée.
Mes meilleurs vœux !
Uhsn.
11:00 Publié dans 4 - Narcisse | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, *de tout et de rien*, écriture, blog, littérature, nouvelles
20.12.2007
Since I've been Loving You
Ca commence doucement. Un souffle, une respiration d’enfant dormant, au cœur tambourin. Imperceptible et pourtant là, tellement là, source de tout. Prendre le temps de poser les notes, une par une, glissées sous des doigts d’orfèvres avec toute cette patience de l’artisan, ou du sage, qui sait que le temps ne peut être qu’un allié. C’est délicat, c’est chaud et tendre. Et ça résonne. Quelque chose vit à l’intérieur, vibrant au son unique, rythmé de mats et de soies.
Une caresse. Oui c’est ça. Une caresse lorsque tout le reste vous délaisse, du dos de la main sur une joue un peu humide, malgré tout. Vous savez qu’il restera ça, au moins ça, que ces premiers instants survivrons, bougie de Perséphone dans les tunnels sombre de ses hivers.
Puis le cri. Le premier cri qui se prend pour un hurlement. Premier essais, la déchirure aveuglante de la foudre dans le ciel chaud d’une fin d’été. Bref. Puissant. Le nouveau né qui respire enfin, le cœur qui s’accélère sans que rien ne lui soit demandé, parce qu’il sait déjà lui, qu’il a besoin de se muscler, que bientôt il lui faudra lutter pour ne pas rompre. Simple vérification que tout va bien, que ce début qui était promesse se tient toujours là, souriant. Bienveillant, peut-être.
Alors le calme s’en revient, apaisant les côtes. Une ample houle, paisible, vient lécher les pieds de falaises rieuses du bout de ses spumeuses plumes. Le vent du pays exhale son ivresse sur les corps noueux qui se courbent, graciles, dans une transe, semblant de permanence. Il est temps d’apprendre qu’il n’y a rien d’autre à savoir, qu’il suffit de se laisser porter par le flux des fleuves, les yeux fermés et le cœur ouvert, emporté par les mélopées suaves. Et sensuelles, parfois…
Et alors que l’on repose dans cet engourdissement, s’annonce la fin. Tout s’accélère. C’est la passion qui fracasses de ses masses effilées les portes laissées entrouvertes, se faisant envahissante, et se proclame d’elle-même, sans contestation, grande impératrice de ce royaume aux frontières lointaines. Petit fétu balloté, léché par les flammes avides, le cœur se souvient de son premier cri. Il hurle et ne joue plus. Les racines enfouies ressurgissent, déchirent l’asphalte, prudentes et obstinées. Elles cherchent l’air. Respirer. A tout prix respirer de cet air qui manque.
Et l’on croit que c’est fini, le vide et le silence se partagent les restes dans une ignominie hors de nos limites. Mais l’agonie sera longue. Cruellement belle et étirée entre ce début hier et cette fin si proche. Si proche. Ca hurle, ça gueule dans le vent, contre lui, contre tout. Ca se débat et balance en tout sens des membres élancés à en fendre les âmes.
Déjà le dernier souffle arrive, ultime révolte, puissante et vaine.
Ce dernier souffle, plus fort, plus pur que tous les autres.
Parce que celui-là sait.
14:35 Publié dans 1 - Orchidées | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, *de tout et de rien*, écriture, blog, littérature, nouvelles
18.12.2007
Coffee Time
Consigne n°60 de paroles plurielles http://coumarine2.canalblog.com/archives/2007/12/12/72121...
Et merde ! Elle est là, collée à la machine à café.
Mais non rougis pas, y’a pas de raison. Non mais franchement ! Surtout, fais pas ce regard du gars qui s’excuse. Marches droit vers la machine et sers-toi un bon kawa. Genre l’air de rien, tranquille.
Bon sang, pourquoi encore elle, hein ? Tu peux me le dire ? Y’a pas assez de femme dans cette boîte ? Je pari qu’elle le fait exprès. Ouais c’est exactement ça, tous les matins, elle m’attend. Elle va là où je vais aller. Ouais, c’est ça ouais, non mais tu rêves mon grand. Pour le coup, c’est juste ta bonne étoile qui est mauvaise joueuse. Elle insiste de trop. Une histoire de destin, ou de fatalité plutôt, quelque chose comme ça…
Mais quelque part, il est joueur le destin, il rajoute des handicaps, ce con. Et le mien, c’est que je ne peux pas lui parler à cette femme. Pas sans bafouiller ni rougir en tout cas. La honte quoi ! Pourtant j’adorerais, tu peux en être sûr… Parce qu’elle est mimi comme pas deux. Ouais, y’a pas photo, je dirais même qu’elle déchire tout. Un truc de dingue…
Bon, aller, arrête de réfléchir et dis-lui un truc classe. Ouais, enfin, c’est bien beau cette idée, mais le problème il n’est pas dans l’envie. Elle me lobotomise, un point c’est tout. Dès que je suis près d’elle, j’ai la tête vide. Aller bon dieu, c’est le moment, j’te dis ! Tu sors tes doigts de là où ils sont et tu te lances. Un petit ‘Salut’ déjà, c’est un toujours un début, et après, tu enchaines…
…ouais, non, je ne le sens pas, là. J’aurais dû venir plus tôt. Ou plus tard, c’est la même. Je l’aurais juste croisée dans le couloir. Un bonjour dans le couloir, comme ça, en coup de vent, ça passe. Mais à la machine à café c’est une autre paire de manches, j’aime autant te le dire ! Ca ne suffira pas…
Et voilà. T’as gagné ! A force d’y penser, on est plantés là à regarder en parallèle vers le parc. Que du bonheur ! On dit que s’aimer ce n’est pas se regarder l’un l’autre, mais que c’est regarder dans la même direction.
Ouais…ça doit être ça...
17:05 Publié dans Consigne Paroles Plurielles | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, *de tout et de rien*, écriture, blog, littérature, nouvelles
17.12.2007
Monsieur Colgate
Je ne suis pas des plus loquaces. Ca je veux bien l’admettre... Je n’aime pas parler pour ne rien dire, et je n’ai souvent rien d’extravagant à raconter. Alors je me tais. On en dit que je suis distant, discret, timide, coincé, renfermé, ours. Bien, soit. Je tiens compte de ces avis comme je parle. Peu.
Mais ça fait quand même cinq ans que je bosse pour cette boîte. Cinq ans. Cinq à dix pourcent de mon espérance de vie. Presque vingt pourcent du temps passé sur terre depuis ma naissance. Et les chiffres, ça me connaît ! Je ne fais que ça de mes journées, et parfois même de mes nuits. Compter. Additionner, soustraire, faire des ratios, calculer des pertes au prorata des jours ouvrés. Pas vraiment passionnant.
Je ne tiens - enfin je ne tenais - que grâce au miroitement d’une prime que le chef agitait de loin, miroir aux alouettes modernes. Comme quoi ma capacité de travail devait être récompensée. Trop con, j’ai été trop con. Oui, je l’avoue, j’ai cru ses promesses. J’ai foncé tête baissée sur ce bout de chiffon rouge.Ca approchait, j’allais le toucher de mes cornes.
Et il est arrivé. Avec sa belle gueule. Avec sa grande gueule. Je dois dire, ça faisait pas de mal. Une bouffée d’oxygène dans cette boîte de vieux garçon, de vieilles filles. Il m’arrivait d’avoir l’impression d’étouffer, même quand les fenêtres étaient grandes ouvertes sur les champs qui entourent les bâtiments. Une atmosphère pesante, celle qui règne entre des personnes qui se voient tous les jours depuis des années, mais qui ne s’aiment pas. Aucune agressivité, aucune rancœur, pas de problème, mais pas de rire non plus. Pas d’amitié ni de complicité. Cinq ans… Quand j’y repense maintenant, je me demande comment j’ai pu. Le confort de la stabilité, sûrement…
Nous l’avons donc accueilli en héro. Son arrivée a été salutaire pour l’ambiance générale. Des blagues qui fusent, des sourires en coin appuyés de clins d’œil. Charismatique, il portait la bonne humeur de toute la boîte sur ses larges épaules, quelques heures seulement après son arrivée. Car oui, en plus de son allant naturel, il était plutôt bien foutu. Autant qu’un homme puisse en juger d’un autre, au travers de ses œillères machistes. Juste de quoi le jalouser.
Alors il a embobiné le boss en deux semaines. Je peux comprendre. Ce genre de gars, on l’aime bien, on l’écoute plus facilement que d’autres et surtout ça ose demander les choses avec ce sourire qui fait dire oui. C’est comme ça. Surtout au début… Moi je m’entends plutôt bien avec le chef, jamais de grande conversation, mais une estime mutuelle en quelque sorte, une entente tacite qui ne s’encombre pas de paroles futiles. C’est déjà beaucoup, en comparaison de la plupart de mes collègues auxquels il ne daigne que très rarement jeter un regard, dédaigneux, qui plus est.
Mais ça n’a pas suffit. Le sourire Colgate a pris une longueur d’avance d’un battement de paupière. Comment voulez-vous lutter ?
Le coup d’épée dans l’échine. Pas de prime.
Et monsieur Colgate comme supérieur.
13:25 Publié dans 3 - Paquerette | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, *de tout et de rien*, écriture, blog, littérature, nouvelles
12.12.2007
Indescant Décembre.
Décembre est arrivé, à petits pas feutrés, à peine crissant dans la neige. Et moi je ne l’ai pas vu venir. Je n’ai pas vu les vitrines rouges et vertes, scintillantes et impudiques. Je n’ai rien vu des cadeaux prêts à offrir dans les rayonnages, ni se construire les petits chalets de bois dont s’échappent des effluves chargées de cannelle et de marrons grillés, sur des places bondées d’indifférence. Et moi candide au milieu de tout cela, je pensais qu’il n’allait pas venir l’hiver cette année. J’ai cru que pour une fois, un répit nous serait accordé, à tout les deux, et que nous verrions fleurir des compositions urbaines dès les feuilles tombées.
On tient comme on peut, on imagine que certaines choses peuvent changer, on en rêve tout le jour. On espère chaque jour. On aurait quoi autrement ? Hein ? Qu’est-ce qu’il nous resterait ?
L’Hiver, lui, il s’en fout des rêves des gosses, il fait son boulot. Comme un croque-mort. Il en faut bien des croque-morts, non ? Ouais, l’Hiver, lui il s’en fout de nous ratatiner encore un peu plus Elise et moi, il fait ce qu’il sait faire et il s’occupe de rien d’autre. Nos affaires ne sont pas les siennes, et nos préoccupations ne l’atteignent pas.
Des gouttes glacées tombent du toit. Et ça fait des ‘plic’ et des ‘ploc’ monstrueux dans les bassines de fer rouillé qu’on dirait éparpillées au hasard, sur le sol terni de la maison. Elles couinent parfois les bassines, dans la nuit, quand même à l’intérieur la température descends bien avant zéro. Elles hurlent leur douleur dans des cris stridents. Certaines tuiles sont déchaussées par le vent et la neige en fondant passe au travers, s’infiltre, s’immisce entre ces interstices béants. Il y en a qui gèlent avant même de tomber du plafond. Ca fait des stalactites. Quand on a soif, on en décroche comme certains la lune et on la transforme en sucette. Elles ont des goûts de vanilles, de fraise de chocolat. Il suffit d’un peu d’imagination.
Et moi et Elise on manque de tout le reste, peut-être, mais pas d’imagination.
Ca compense un peu.
Et le vent s’engouffre. Dans les plus petits trous, à travers les cartons scotchés aux fenêtres de longtemps brises, sous les portes. Il cherche nos chairs, à tâtons, du ses extrémités crochues, pour nous mordre sous les pulls, sous les écharpes, sous les couvertures. C’est un vorace le vent d’hiver. Un affamé. Un insatiable. Ses frères sous plus doux, certains sont violent à vous faire exploser les tempes, c’est sûr, mais aucun ne ronge la peau comme lui, la rabotant consciencieusement, y creusant ça et là crevasses et craquelures de ses crocs acérés. Un sadique.
Ca fait dix ans qu’il nous agresse comme ça le salaud. Pas une année depuis notre départ il ne nous a fiché la paix. A chaque fois, ça deviens plus dure. Et on vieilli aussi. Trente ans tous les deux. A peu près. Ni elle ni moi ne savons exactement, on oublie, on efface. On s’efface un peu à force d’oublier ces choses là.
Pis on s’en fout nous deux. Compter le temps qui passe, c’est comme décompter celui qui reste.
Et ça on préfère ne pas trop y penser, au temps qu’il (nous) reste.
Surtout en Décembre…
17:20 Publié dans 5 - Pissenlit | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, *de tout et de rien*, écriture, blog, littérature, nouvelles
05.12.2007
PP, consigne 59
A l’attention de madame Darnod, responsable après-vente.
Madame,
J’ai réceptionné il y a maintenant trois mois de cela le Pack « Passion d’antan », commandé via Internet. En client avisé de votre enseigne, je l’ai immédiatement installé dans mon gestionnaire de comportement interactif, littéralement avide d’en faire l’essai.
Oh combien la réclame concernant ce pack disait vrai ! L’effet engendré dès les premières secondes a été littéralement saisissant, renversant, dépassant de loin les estimations de mon système central. Est né en moi ce désir recherché, cette exaltation chamarrée de sentimentalité vantée par votre service marketing.
Après nombre de recherches, je rencontrais enfin Jeanne. Cette femme avait intégré à son système ce même Pack « Passion d’antan ». Il fallait bien en tester l’efficacité en conditions réelles, vivants ensembles, avec l’objectif d’expérimenter les possibilités extrêmes de nos implants respectifs. Les premiers mois ont été formidablement excitants, à dire vrai. Je dois bien le reconnaître, cette période restera en ma mémoire comme incomparable et servirait de jalon, à l’avenir.
Mais petit à petit, je perdais la maitrise de ma raison. Je ne tolérais la présence de mâles dans l’environnement de Jeanne. Les regards lancés par ces derniers étaient des promesses de tentation, et les gestes, les démarches, les comportements devenaient osés, définitivement compromettant vis-à-vis de notre ‘expérience’. Alors j’ai désiré arrêter le programme afin de reprendre mon propre contrôle et de revenir à ma vie d’avant, sans ces vaines tracasseries. Mais cela s’est avéré impossible, malgré mes connaissances en la matière. Rien ne stoppait mes excès de rage, les emballements de mon système central vérolé.
Ce problème d’effet secondaire indésirable me rend maintenant la vie impossible. Envoyez-moi donc sans tarder votre expert afin de définitivement désinstaller ce pack et de me dédommager des torts occasionnés.
Dans l’attente de votre réponse,
Stéphane Darni.
13:10 Publié dans 3 - Paquerette | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, *de tout et de rien*, écriture, blog, littérature, nouvelles
29.11.2007
Egarement (2)
Le sourire se fige, en suspend. La marche cesse.
L’information est encore dans les tuyaux de mon cerveau, mais je sais déjà, sans l’identifier, que j’ai entendu résonner une faible dissonance. Souffle ouï de loin, un simple souffle inhabituel que mes oreilles expérimentées ont tout de suite détecté. Cette forêt, je la connais par cœur à l’avoir tant parcouru. Avec elle, d’abord, main dans la main, croquant le printemps à dents pleines, nous courrions entre les arbres pour semer ces rires qui toujours nous rattrapaient. Ils faisaient concurrence aux cris stridents de pics, sifflements de merles et couinements malicieux d’écureuils parmi lesquels ils avaient place légitime. Et nous, aveuglés par la joie d’être deux, on se croyait à l’abri entre les murs vert de notre Eden, hors du temps qui aux autres affligeait ses outrages.
Puis elle a disparu. Perdue à jamais. Et nos divines promenades sont devenues mes errances, cruellement transformées, amputées de sa présence. J’entendais toujours le bruissement des feuilles, le chant des oiseaux, mais insidieux, un bruit de fond, comme un grouillement de vermine qui rampe et racle les feuilles en deuil.
Elle est en moi cette forêt. Nous ne sommes qu’un.
Alors ce souffle nouveau, il jure, comme goutte de sang sur sa robe blanche. Lent, lancinant, il se faufile avec grâce entre les fûts couverts de mousse et glissent dessus sans vraiment les toucher. Il se contente de faire vibrer à l’unisson toutes les gouttes de pluies, cristallines, qui sont encore suspendues à l’extrémité de chaque feuille, apeurées, retardant une chute qu’elles savent inévitable. Je ne saurais dire d’où il provient. De partout et de nulle part à la fois je crois. Dès que je me retourne, il semble vouloir jouer et valser avec moi, de sorte que quelque soit l’endroit vers lequel je dresse mes oreilles, il me parait venir de l’arrière.
La pluie reprend, doucement, s’annonçant d’une petite caresse, de petits clapotis sur les hautes feuilles.
14:38 Publié dans 2 - Rose | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : vie, poésie, *de tout et de rien*, écriture, blog, littérature, nouvelles




